J’ai retrouvé ce canapé tant haï depuis des nuits et des nuits. Mais c’est chez moi que je dors, que je peux comprendre qu’il ne sert à rien de se faire souffrir pour eux. De quel droit? Pour qui? Pour quoi?
En 2001 ou après, je ne sais plus, les jours sont flous, j’ai croisé le chemin d’Une que jamais je ne pourrais assez remercier. Une qui ne m’a jamais laissée tomber, ni abandonnée. Une qui ne s’est jamais trompé non plus, n’en déplaise à la fierté mal placée qui sied là-haut sous mes cheveux blonds et usés par les restrictions et la boulimie. Elle ne s’est pas contentée de m’écouter et de me comprendre. Elle a su trouver les mots justes et les mots qui fâchent, ceux qui touchent l’intouchable parce qu’enfoui très loin. Elle a orientée ma désorientation vers ceux qui seraient à même de compléter ses compétences. Sans elle, je ne serais plus là et sa patience ne pourra être égalée, comme sa ténacité voire sa pugnacité ne pourra être vaincue, malgré mes tentatives. Toutes infructueuses les tentatives de fuite. Je ne parviens pas à ce qu’elle m’abandonne. Parce que je sais qu’elle peut poser sa pierre à l’édifice bancal qui se construit maladroitement. Le mien. Je trébuche et vacille et il faut que je me relève. Mais se relève-t-on d’un pareil cauchemar?
Nous sommes le vingt-quatre décembre deux mille neuf. C’est aujourd’hui.
J’ai de nouveau échoué sur le canapé beige pour la nuit après près de quatre jours en terrain hostile, en terrain mort, en terre inconnue, sur l’Alaska de la parole, le Sahara du sentiment et de l’expression. Quatre jours chez mes parents auront suffi à anéantir tout espoir de perte de poids, peut-être. Mais quatre jours ont été nécessaire à la prise de conscience, éphémère mais qui possède ce mérite d’exister un instant, que je n’avais pas le droit de maltraiter un corps qui n’avait rien fait, qui ne demande qu’à être aimé un peu. Je m’excuse. De loin, le ridicule se lit dans vos yeux. Comment s’excuser pour ça, pour une chose qui ne rime à rien? Pourquoi s’excuser alors que seule la main guide la cuillère au pot de Nutella paternel? Comment peut-on faire ce genre de gestes immondes qui ne visent qu’à remplir un vide, un creux d’amour, un gouffre de peur et d’absence?
Elle, cette Elle et pas une autre, je lui dois beaucoup. Je lui dois une séance chez La Diététicienne. On ne sait pas tout de ce que nos comportements révèlent. Les crises pour remplir le vide. Du connu et du su par coeur. Peut-être. Mais ses yeux, nouveaux, sont à l’écoute et prêts à une rééducation de ce que je ne suis pas. Accepter d’avoir besoin de se remplir, pour évacuer un trop plein de non-sens, de solitude et d’égarement. Ses yeux sont restés à l’écoute et ont expliqué aussi pendant plus de deux heures et quart. J’en suis sortie à vingt et une heure et vingt minutes.
C’était la deuxième fois qu’elle me parlait et m’écoutait. J’ai tout dit, tout déballé, les fêlures, les absences, la lâcheté, la perte, l’abandon, les peurs, la haine et la colère, la mort, l’envie, la vie, l’errance, le volte-face, l’enfance violée et l’adolescence volée. Sans honte, sans larme, avec une pudeur qui me caractérise et restera. A tout jamais je suis faite de ce qui m’a faite. Comment ne pas avoir besoin d’un palliatif, d’une drogue, d’un exutoire, d’un coupable? Je suis arrivée terriblement recroquevillée. Je suis repartie légère, avec les larmes aux coins des yeux, celles qui ressemblent à un trop plein d’émotion, à un bol de sensations mélangées, partagées entre compréhension et colère apaisée par des yeux à l’écoute.
