Où est passé la chipie câline et sa malice
Les joues roses et le menton taché de réglisse
Où est la gamine qui me serrait fort
Sans craindre qu’on la juge à tort
L’ours en peluche, Syrano
Je savais qu’il ne fallait pas que. Que je devais me protéger de cette sombre folie, tache au fond du cœur. Le corps a mal et le dit. J’avale une trentaine de cachets par jour, des indispensables aux plus absurdes et dangereux, les antibiotiques, les corticoïdes, les deux de vitamine C, ceux pour l’ulcère et les maux de ventre, ceux contre l’angoisse, ceux contre la graisse qui serait susceptible de se loger entre les os, le paracétamol pour faire passer la fièvre persistante, l’ultra-levure pour amoindrir les effets de l’antibiotique au niveau du système digestif. Je n’ai pas peur de me faire vaciller. Larmes intarissables et fiévreuses, “c’est la fièvre Maman qui rend mes yeux brillants, mon teint cadavérique qui se rapproche de l’état léthargique d’un coma artificiel n’est du qu’à la grippe, à rien d’autre”. Je monte, descend, monte et descend de la balance et j’enfle dans ma tête, simplement dans ma tête. La raison ne fait plus partie de cette bulle.
J’éclate, parler, il faut que je parle, que je remplisse l’espace du vide dans lequel je suis plongée, de la réussite que je ne parviens pas à réaliser, de ce qui va peser sur mes épaules fières et solides, du sourire qui inonde ce visage pâle qui ne semble plus m’appartenir, de la solitude qui me fait crever parce qu’en guise de relations sociales je me fais la plus tenace des menteuses. La plus boulimique des boulimiques. Il ne me manque que les deux doigts au fond de la gorge et le tour est joué. Les laxatifs sont devenus ma drogue dure, au même titre que le vide auquel j’aspire. Réussir à tout faire en ne faisant rien pour changer. Leur prouver que je peux me nourrir de chapitres lus les uns après les autres, de thèses et d’apprentissage de nouvelles langues, sans passer par la case repas. Les mensonges se font échos les uns après les autres, “souris, tu aura l’air heureuse”, la honte me noue le ventre. Je suis si différente, si à part, si vieille et pourtant encore si jeune.
Et puis il y a ce stage à l’Ecole, ces trois repas par jour pendant cinq jours, pendant lesquels il ne faudra pas que je culpabilise, pendant lesquels je ne pourrais me peser, ni échapper au déjeuner ou au diner. Tout va trop vite, on ne peut me socialiser et me faire manger normalement en si peu de temps. Je suis face à un mur infranchissable. Les crises ont repris de plus belle, j’ai tellement honte. Honte d’enfiler ce masque de zombie boulimique qui tue le peu d’estime de soi en stock. Je ne suis pas malade, je suis juste différente. Je ne souffre de rien d’autre que d’être moi, d’être ce moi en trop. Pourtant dans la Nouvelle Ecole, j’ai hâte de commencer les cours, à l’Université aussi. Je me sens bien une fois le livre ouvert sur la table, le stylo à la main. En dehors de ça, je ne suis pas grand chose finalement, à part ce trop plein, ce besoin de parler. Alors à défaut de le faire, à défaut d’accepter l’aide, je me noie dans les calories et les laxatifs, dans la nourriture et les anxiolytiques, croisant les doigts pour remplir ce vide intérieur, cette place que je ne parviens pas à prendre en dehors de l’école, en dehors du scolaire. Je suis demandée, Il m’a demandé ce grand professeur, pour être mon tuteur, celui qui va mener à mes côtés un projet dingue, auquel jamais je n’aurais pensé qu’il pourrait être exploité tellement je me croyais loin de son intérêt. Le surréalisme frôle ma réalité. Il faut que j’atterrisse en douceur, déployer le parachute au lieu de m’écraser de craintes infondées. On croit en moi. Moi j’y arrive pas. J’attends encore leur coup de fil, “Mademoiselle, nous nous sommes trompés”. Mais il ne vient pas.
T’as tout pour être heureuse. Mais j’y arrive pas. C’est dingue de s’attacher à ce point à un mécanisme masochiste qui prévoit l’échec et l’attend.
