Tu vois je peux plus dormir dans mon lit, j’arrive pas. Les draps sont propres, pliés sur le matelas qui prend la poussière et bouffe de l’acarien. Et moi je suis emmitouflée dans deux pulls, un collant, un bas de survêtement dont la forme est indéterminée puisque son âge est presque canonique. Dormir ne fonctionne plus. Comme un arrêt programmé du sommeil à partir de cinq heures et une main de minutes. Les yeux encore à demi-fermés, le corps tout raide, un peu mort de sa nuit courte, et le cerveau qui se met déjà en mode automatique, en mode ouverture des vannes. Le même qui s’émeut devant les informations de la troisième chaine et qui ordonne aux yeux, les miens, de se gorger d’eau. Le même encore qui refuse, accuse et s’écrie que jamais il ne faut lâcher mais qui pourtant me somme de faire le tour des boulangeries pour acheter du pain. Tout un tas de pains différents. Je n’ai pas encore épuisé toutes celles du quartier et quand bien même, j’en aurais rien à foutre à vrai dire. Paris regorge de magasins d’alimentation. Remplir un frigidaire de boissons ne comblera pas ce vide interne, qui se creuse de temps en temps, ce trou, dont une bestiole indéfinie n’a de cesse de gratter les parois pour gagner du terrain. C’est Maman le nœud du problème, entre autres. Non pas que je n’ai pas de bonnes relations avec ma mère, simplement un besoin d’elle en ce moment, sans qu’elle ne possède les cartes pour comprendre quoi que ce soit. Que sait-elle de mes nuits à fixer un plafond, ou à compter une à une les rayures du parquet? Que sait-elle des larmes versées devant un tas de lambdas dans le bus ou dans la rue? Et celles de rage des filles comme moi que Lola Lafon “serre dans ses bras, toutes celles qui se taisent, emmurées dans leur nuit, leur corps comme un champ de bataille. A toutes celles qui ont 13 ans, qui ont eu 13 ans…”? Pour toutes celles dont la vie s’est figée sur un décompte?
D’ailleurs Maman, tiens, t’en penses quoi du battage médiatique autour de Polanski poursuivi 30 ans après? Et des polémiques autour de Mitterrand? Et de moi Maman, t’en penses quoi? Tu dirais quoi si tu étais avec moi quand on m’a juste dit “sale pute” alors que j’allais traverser la rue? Tu dirais, “oublie ma fille, ça passera avec le temps”? Mais ça passe pas Maman, c’est comme coincé là au milieu de tout un merdier de vie en construction, je suis en chantier. Et aux regards insistants des deux quarantenaires au feu rouge quand je posais le pied à terre pour ne pas tomber de vélo? Tu leur dirais quelque chose Maman ou tu dirais que j’étais “consentante et que ce n’était après tout que des jeux de gamins” Maman? Tu ne sais pas trancher pour une paire de bottines, je n’attendais qu’un “oui prends les” ou “non elles sont affreuses”. Au lieu de ça, tu as répondu qu’”elles étaient bien mais que”. Alors trancher entre la vérité de ta fille et celle d’une famille… Je suis une ravagée qui fait semblant. Enfilant des apparats de femme pour tenter de séduire le miroir d’un reflet tant haï. Je veux des genoux douloureux et noueux, un fossé entre des cuisses maigrissimes, je veux des joues creuses à s’y perdre et un regard vidé de sens et d’émotions, des doigts sans fin, j’apologise ma propre mort. Juste une disparation éphémère de quelques mois pour renaitre un peu plus neuve, un peu plus blanche, un peu moins abimée, un peu moins coupable, un peu plus quelqu’un de bien. Je voudrais qu’on ne pense pas de moi que ce n’était rien que des jeux d’enfants. Que je cesse de me rappeler que j’ai eu peur de me battre par lâcheté, que j’ai téléphoné à ma tante le soir du mardi, le soir du lendemain de la première audition, en pleurant pour lui dire que “non je n’étais pas consentante” et qu’elle n’a rien pu faire pour moi. Que j’oublie ce regard qui ne m’a jamais quitté en réalité, en filigrane d’un quotidien qui se veut beau et lisse, ce regard ni menaçant ni gentil, non juste ce regard dont la couleur sombre est imprégnée dans mes pupilles. Ce regard qui m’horrifierais de croiser un jour. J’aimerai qu’il soit éteint. Mais le seul moyen à ma portée est d’éteindre le mien pour fermer la boite de glauques images. Il est vingt-et-une heure et je voudrais cesser de penser que jamais je n’ai été aussi seule que depuis que j’ai eu 13 ans.
