Appoline

Articles étiquettés ‘boulimie’

Des yeux à l’écoute

24 décembre 2009 · Un commentaire

J’ai retrouvé ce canapé tant haï depuis des nuits et des nuits. Mais c’est chez moi que je dors, que je peux comprendre qu’il ne sert à rien de se faire souffrir pour eux. De quel droit? Pour qui? Pour quoi?

En 2001 ou après, je ne sais plus, les jours sont flous, j’ai croisé le chemin d’Une que jamais je ne pourrais assez remercier. Une qui ne m’a jamais laissée tomber, ni abandonnée. Une qui ne s’est jamais trompé non plus, n’en déplaise à la fierté mal placée qui sied là-haut sous mes cheveux blonds et usés par les restrictions et la boulimie. Elle ne s’est pas contentée de m’écouter et de me comprendre. Elle a su trouver les mots justes et les mots qui fâchent, ceux qui touchent l’intouchable parce qu’enfoui très loin. Elle a orientée ma désorientation vers ceux qui seraient à même de compléter ses compétences. Sans elle, je ne serais plus là et sa patience ne pourra être égalée, comme sa ténacité voire sa pugnacité ne pourra être vaincue, malgré mes tentatives. Toutes infructueuses les tentatives de fuite. Je ne parviens pas à ce qu’elle m’abandonne. Parce que je sais qu’elle peut poser sa pierre à l’édifice bancal qui se construit maladroitement. Le mien. Je trébuche et vacille et il faut que je me relève. Mais se relève-t-on d’un pareil cauchemar?

Nous sommes le vingt-quatre décembre deux mille neuf. C’est aujourd’hui.

J’ai de nouveau échoué sur le canapé beige pour la nuit après près de quatre jours en terrain hostile, en terrain mort, en terre inconnue, sur l’Alaska de la parole, le Sahara du sentiment et de l’expression. Quatre jours chez mes parents auront suffi à anéantir tout espoir de perte de poids, peut-être. Mais quatre jours ont été nécessaire à la prise de conscience, éphémère mais qui possède ce mérite d’exister un instant, que je n’avais pas le droit de maltraiter un corps qui n’avait rien fait, qui ne demande qu’à être aimé un peu. Je m’excuse. De loin, le ridicule se lit dans vos yeux. Comment s’excuser pour ça, pour une chose qui ne rime à rien? Pourquoi s’excuser alors que seule la main guide la cuillère au pot de Nutella paternel? Comment peut-on faire ce genre de gestes immondes qui ne visent qu’à remplir un vide, un creux d’amour, un gouffre de peur et d’absence?

Elle, cette Elle et pas une autre, je lui dois beaucoup. Je lui dois une séance chez La Diététicienne. On ne sait pas tout de ce que nos comportements révèlent. Les crises pour remplir le vide. Du connu et du su par coeur. Peut-être. Mais ses yeux, nouveaux, sont à l’écoute et prêts à une rééducation de ce que je ne suis pas. Accepter d’avoir besoin de se remplir, pour évacuer un trop plein de non-sens, de solitude et d’égarement. Ses yeux sont restés à l’écoute et ont expliqué aussi pendant plus de deux heures et quart. J’en suis sortie à vingt et une heure et vingt minutes.

C’était la deuxième fois qu’elle me parlait et m’écoutait. J’ai tout dit, tout déballé, les fêlures, les absences, la lâcheté, la perte, l’abandon, les peurs, la haine et la colère, la mort, l’envie, la vie, l’errance, le volte-face, l’enfance violée et l’adolescence volée. Sans honte, sans larme, avec une pudeur qui me caractérise et restera. A tout jamais je suis faite de ce qui m’a faite. Comment ne pas avoir besoin d’un palliatif, d’une drogue, d’un exutoire, d’un coupable? Je suis arrivée terriblement recroquevillée. Je suis repartie légère, avec les larmes aux coins des yeux, celles qui ressemblent à un trop plein d’émotion, à un bol de sensations mélangées, partagées entre compréhension et colère apaisée par des yeux à l’écoute.

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Tu sais que.

9 octobre 2009 · 5 commentaires

Tu vois je peux plus dormir dans mon lit, j’arrive pas. Les draps sont propres, pliés sur le matelas qui prend la poussière et bouffe de l’acarien. Et moi je suis emmitouflée dans deux pulls, un collant, un bas de survêtement dont la forme est indéterminée puisque son âge est presque canonique. Dormir ne fonctionne plus. Comme un arrêt programmé du sommeil à partir de cinq heures et une main de minutes. Les yeux encore à demi-fermés, le corps tout raide, un peu mort de sa nuit courte, et le cerveau qui se met déjà en mode automatique, en mode ouverture des vannes. Le même qui s’émeut devant les informations de la troisième chaine et qui ordonne aux yeux, les miens, de se gorger d’eau. Le même encore qui refuse, accuse et s’écrie que jamais il ne faut lâcher mais qui pourtant me somme de faire le tour des boulangeries pour acheter du pain. Tout un tas de pains différents. Je n’ai pas encore épuisé toutes celles du quartier et quand bien même, j’en aurais rien à foutre à vrai dire. Paris regorge de magasins d’alimentation. Remplir un frigidaire de boissons ne comblera pas ce vide interne, qui se creuse de temps en temps, ce trou, dont une bestiole indéfinie n’a de cesse de gratter les parois pour gagner du terrain. C’est Maman le nœud du problème, entre autres. Non pas que je n’ai pas de bonnes relations avec ma mère, simplement un besoin d’elle en ce moment, sans qu’elle ne possède les cartes pour comprendre quoi que ce soit. Que sait-elle de mes nuits à fixer un plafond, ou à compter une à une les rayures du parquet? Que sait-elle des larmes versées devant un tas de lambdas dans le bus ou dans la rue? Et celles de rage des filles comme moi que Lola Lafon “serre dans ses bras, toutes celles qui se taisent, emmurées dans leur nuit, leur corps comme un champ de bataille. A toutes celles qui ont 13 ans, qui ont eu 13 ans…”? Pour toutes celles dont la vie s’est figée sur un décompte?

D’ailleurs Maman, tiens, t’en penses quoi du battage médiatique autour de Polanski poursuivi 30 ans après? Et des polémiques autour de Mitterrand? Et de moi Maman, t’en penses quoi? Tu dirais quoi si tu étais avec moi quand on m’a juste dit “sale pute” alors que j’allais traverser la rue? Tu dirais, “oublie ma fille, ça passera avec le temps”? Mais ça passe pas Maman, c’est comme coincé là au milieu de tout un merdier de vie en construction, je suis en chantier. Et aux regards insistants des deux quarantenaires au feu rouge quand je posais le pied à terre pour ne pas tomber de vélo? Tu leur dirais quelque chose Maman ou tu dirais que j’étais “consentante et que ce n’était après tout que des jeux de gamins” Maman? Tu ne sais pas trancher pour une paire de bottines, je n’attendais qu’un “oui prends les” ou “non elles sont affreuses”. Au lieu de ça, tu as répondu qu’”elles étaient bien mais que”. Alors trancher entre la vérité de ta fille et celle d’une famille… Je suis une ravagée qui fait semblant. Enfilant des apparats de femme pour tenter de séduire le miroir d’un reflet tant haï. Je veux des genoux douloureux et noueux, un fossé entre des cuisses maigrissimes, je veux des joues creuses à s’y perdre et un regard vidé de sens et d’émotions, des doigts sans fin, j’apologise ma propre mort. Juste une disparation éphémère de quelques mois pour renaitre un peu plus neuve, un peu plus blanche, un peu moins abimée, un peu moins coupable, un peu plus quelqu’un de bien. Je voudrais qu’on ne pense pas de moi que ce n’était rien que des jeux d’enfants. Que je cesse de me rappeler que j’ai eu peur de me battre par lâcheté, que j’ai téléphoné à ma tante le soir du mardi, le soir du lendemain de la première audition, en pleurant pour lui dire que “non je n’étais pas consentante” et qu’elle n’a rien pu faire pour moi. Que j’oublie ce regard qui ne m’a jamais quitté en réalité, en filigrane d’un quotidien qui se veut beau et lisse, ce regard ni menaçant ni gentil, non juste ce regard dont la couleur sombre est imprégnée dans mes pupilles. Ce regard qui m’horrifierais de croiser un jour. J’aimerai qu’il soit éteint. Mais le seul moyen à ma portée est d’éteindre le mien pour fermer la boite de glauques images. Il est vingt-et-une heure et je voudrais cesser de penser que jamais je n’ai été aussi seule que depuis que j’ai eu 13 ans.

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Sous forme de bilan

6 octobre 2009 · 3 commentaires

Finalement, mes deux doigts sont restés au fond des poches, accrochés solidement à des bonbons qui ont fait tenir ce corps haï les trois premiers jours. Les deux suivants tiennent de l’ordre du chaos de Gargantua face à un buffet.

Le plus malheureux dans cette histoire réside dans cette faculté à essayer de se gérer à table, au restaurant tous les soirs, faire face aux remarques, aux questions diverses mais non variées, aux regards insistants et aux autres compatissants. Aux regards extérieurs rendus obligatoires par le caractère “24 heures sur 24 – (dix minutes de douche + 5 heures de sommeil)”, façon Loft Story.

Enfermés à une vingtaine dans un hôtel, raccordés à la vie réelle par le wi-fi d’un 3 étoiles, sans avoir le temps de consulter un quelconque site d’informations, à passer de malheureux coups de téléphone pour décrocher un moment privilégié avec notre correspondant “qui est déjà en ligne et qui est averti de votre appel par un signal sonore ne quittez pas s’il vous plait”. Aucune possibilité de respirer. Supporter la présence des autres, sourire même quand les larmes sont aux bords des yeux à la vision d’un plat de spaghettis que tout le monde ou presque semble trouver alléchant, rire alors que l’envie même de taper du poing sur la table se fait sentir. Envie d’hurler que la socialisation ne devrait pas se faire uniquement sur le partage d’un repas mais peut également avoir lieu sur une pelouse au soleil à parler sans plus pouvoir s’arrêter.

Alors mes deux doigts sont restés au fond de mes poches pleines de bonbons. Ce n’était qu’un mauvais moment à passer. Et une expérience oh combien formidable, une expérience humaine qu’on ne peut reléguer au simple fait d’avoir été obligée de manger trois fois par jour devant eux. Une expérience riche en fous-rire de fatigue, où l’on a pas compté les heures à chercher et rechercher ce que nous cherchions sans savoir réellement ce que nous cherchions. Alors a posteriori, malgré une colère et une peur enfouies, pour rien ou peu je ne regrette cette semaine. Ces cinq jours qui m’ont autant appris sur moi que sur les autres. Qui m’ont montré que je ne savais pas m’imposer, que je n’étais qu’effacée parce que pas sûre de moi, que je fuyais toute situation conflictuelle en occultant toute capacité d’expression. Aussi que je savais être appréciée pour ce que je savais être, mais pas pour qui j’étais vraiment. J’ai appris sur moi en accéléré et la digestion se fait rude. Du bien et du moins bien, mais du quelque chose.

Finalement, mes deux doigts sont restés au fond des poches.

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L’ours en peluche, Syrano

19 septembre 2009 · 5 commentaires

Où est passé la chipie câline et sa malice
Les joues roses et le menton taché de réglisse
Où est la gamine qui me serrait fort
Sans craindre qu’on la juge à tort

L’ours en peluche, Syrano

Je savais qu’il ne fallait pas que. Que je devais me protéger de cette sombre folie, tache au fond du cœur. Le corps a mal et le dit. J’avale une trentaine de cachets par jour, des indispensables aux plus absurdes et dangereux, les antibiotiques, les corticoïdes, les deux de vitamine C, ceux pour l’ulcère et les maux de ventre, ceux contre l’angoisse, ceux contre la graisse qui serait susceptible de se loger entre les os, le paracétamol pour faire passer la fièvre persistante, l’ultra-levure pour amoindrir les effets de l’antibiotique au niveau du système digestif. Je n’ai pas peur de me faire vaciller. Larmes intarissables et fiévreuses, “c’est la fièvre Maman qui rend mes yeux brillants, mon teint cadavérique qui se rapproche de l’état léthargique d’un coma artificiel n’est du qu’à la grippe, à rien d’autre”. Je monte, descend, monte et descend de la balance et j’enfle dans ma tête, simplement dans ma tête. La raison ne fait plus partie de cette bulle.

J’éclate, parler, il faut que je parle, que je remplisse l’espace du vide dans lequel je suis plongée, de la réussite que je ne parviens pas à réaliser, de ce qui va peser sur mes épaules fières et solides, du sourire qui inonde ce visage pâle qui ne semble plus m’appartenir, de la solitude qui me fait crever parce qu’en guise de relations sociales je me fais la plus tenace des menteuses. La plus boulimique des boulimiques. Il ne me manque que les deux doigts au fond de la gorge et le tour est joué. Les laxatifs sont devenus ma drogue dure, au même titre que le vide auquel j’aspire. Réussir à tout faire en ne faisant rien pour changer. Leur prouver que je peux me nourrir de chapitres lus les uns après les autres, de thèses et d’apprentissage de nouvelles langues, sans passer par la case repas. Les mensonges se font échos les uns après les autres, “souris, tu aura l’air heureuse”, la honte me noue le ventre. Je suis si différente, si à part, si vieille et pourtant encore si jeune.

Et puis il y a ce stage à l’Ecole, ces trois repas par jour pendant cinq jours, pendant lesquels il ne faudra pas que je culpabilise, pendant lesquels je ne pourrais me peser, ni échapper au déjeuner ou au diner. Tout va trop vite, on ne peut me socialiser et me faire manger normalement en si peu de temps. Je suis face à un mur infranchissable. Les crises ont repris de plus belle, j’ai tellement honte. Honte d’enfiler ce masque de zombie boulimique qui tue le peu d’estime de soi en stock. Je ne suis pas malade, je suis juste différente. Je ne souffre de rien d’autre que d’être moi, d’être ce moi en trop. Pourtant dans la Nouvelle Ecole, j’ai hâte de commencer les cours, à l’Université aussi. Je me sens bien une fois le livre ouvert sur la table, le stylo à la main. En dehors de ça, je ne suis pas grand chose finalement, à part ce trop plein, ce besoin de parler. Alors à défaut de le faire, à défaut d’accepter l’aide, je me noie dans les calories et les laxatifs, dans la nourriture et les anxiolytiques, croisant les doigts pour remplir ce vide intérieur, cette place que je ne parviens pas à prendre en dehors de l’école, en dehors du scolaire. Je suis demandée, Il m’a demandé ce grand professeur, pour être mon tuteur, celui qui va mener à mes côtés un projet dingue, auquel jamais je n’aurais pensé qu’il pourrait être exploité tellement je me croyais loin de son intérêt. Le surréalisme frôle ma réalité. Il faut que j’atterrisse en douceur, déployer le parachute au lieu de m’écraser de craintes infondées. On croit en moi. Moi j’y arrive pas. J’attends encore leur coup de fil, “Mademoiselle, nous nous sommes trompés”. Mais il ne vient pas.

T’as tout pour être heureuse. Mais j’y arrive pas. C’est dingue de s’attacher à ce point à un mécanisme masochiste qui prévoit l’échec et l’attend.

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On dit “bonne année”

1 janvier 2009 · Laisser un commentaire

Il faut maintenant tout nettoyer. Méthodiquement. Jeter ce qu’il reste d’emballages et qui rappellerait à ces yeux immondes le déroulement d’un après-midi. Bravo championne, tu as réussi ton examen de passage à cette année neuve et vierge de traces jusqu’à ce midi.

Je n’ai pas envie d’y réfléchir de songer au pourquoi-du-comment. Je n’en ai rien à foutre à vrai dire. La simple constatation des dégâts suffit. Vous n’êtes pas obligé(e)s de lire ce ramassis de sombres mots, nullement réconfortant, ni à la hauteur d’espérances convenables. Je ne suis pas convenable. Je ne suis pas conforme. Encore une constatation qui n’est même plus amère, elle est.
Elle est ce que je suis et rien n’y changera.

C’est d’la haine qui coule dans mes veines, c’est génétique, c’est une tare indécelable à l’échographie. De la colère amassée au gré des heures et jours que mon coeur à traversé et qui s’est collée à ma peau, à ma graisse.

Toutes les belles choses ont une fin.

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25 décembre 2008 · 5 commentaires

Il faisait encore jour hier après-midi. Terminer les préparatifs du repas, ne pas donner une bouchée pour moi, une dans le plat. Raté, ils n’ont pas su pourquoi il y avait si peu à manger sur la table de mon salon, décorée pour l’occasion.
Il a fait nuit, il était cinq heures et quelques minutes. J’ai pris mon manteau, mon béret et mon écharpe. Mon sac à main. Et j’ai chaussé mes bottes. Paris sous la nuit, la Tour Eiffel, le Pont Mirabeau qui n’a pas compris les gouttes salées qui ont rejoint la Seine, la scène. Je suis malheureuse. Je. Suis. Malheureuse.

J’ai marché, parcouru le 16ème arrondissement, hagarde, j’ai attrapé un bus, descendu trois stations après. Couru après un second, monter sans montrer le mascara qui coulait, au chauffeur, aux passager nombreux sur cette ligne qui mène à l’Hôtel de Ville. Aaron me parlait, doucement. J’ai traversé le centre de Paris, à pieds.

Je les ai retrouvé, à l’heure.

Plus tard, chez eux, après un second tête à tête sordide avec les clayettes du réfrégirateur, je me suis glissée sous les draps et ai laissé tombé le masque des beaux jours pour soulager un peu mon visage crispé par l’effort des sourires. Ces draps qui sentent la lavande, qui ne me manquent pas. J’ai gobé quelques cachets, anxiolytiques, pour tuer l’angoisse qui nouait mon ventre bombé par les ingestions outrageusement supérieures à la normale.

Nous étions à table ce midi, la journée avait démarré tard. J’ai attrapé une langoustine, la troisième de ce repas qui se déroulait pour le mieux, je parvenais à manger à peu près normalement. Et puis riant, il m’a dit “Mais arrête de manger! P’tain qu’est ce que tu bouffes!”
J’ai lancé la langoustine dans le plat comme si elle m’avait brulé les doigts, les lèvres closes, je me suis tue. Et j’ai quitté la table. Je n’avais pas mangé plus que les autres. Non.
Pourquoi? Pourquoi ce besoin de regarder ce que je mange. Pourquoi ne pas essayer de comprendre. Pour se protéger mon frère a adopté la politique autruchienne de celui qui ne voit pas, celui qui fait semblant de ne pas voir. Je vous emmerde. Il s’est retiré de tout ça, il n’y a jamais mis les pieds, il n’a jamais essayé de comprendre quoi que ce soit. iI ne sait pas les efforts que j’ai pu faire, il ne sait pas le mal qu’il a pu me faire. Il ne sait pas. Il ne veut pas savoir.
Je n’ai pas touché au plat sur la table. Mais je suis allée prendre des réserves dans la cuisine, en attendant le dessert. Les assiettes à peine débarassées de la table, j’ai pioché jusqu’à n’en plus pouvoir. Peu importe qu’ils soient là-bas, dans le grand salon austère et trop lisse, peu importe qu’ils entendent les bruits de couverts. L’anorexique s’est transformée en boulimique. Comme souvent chez eux. Je les hais pour ça. Je me hais pour ça.

La journée a continué, sans moi, dans ce monde infâme, faisant de brêves appararitions, pour signaler que malgré tout j’étais en vie, encore.

Mon père m’a raccompagnée. Et j’ai avalé une somme considérable de laxatifs.. Au champagne, la bouteille à peine entamée d’hier soir, restée dans mon frigo, avec une coupe en cristal. Parce que j’ai peur de prendre forme. Et parce que cette nourriture ne peut rester où elle est. Ma tête est lourde de tout, des effets des laxatifs, qui tourne et tourne et tourne. Ma tête est lourde de haine.

Pourquoi tout ça? Pourquoi.

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