Il fallait que ça arrive, un jour ou l’autre, nous le savions les enfants et petits-enfants du côté paternel. Seuls mes grands-parents restaient sur leur planète dorée. Ils se sentaient en sécurité avec leurs caméras et leurs portes infranchissables, serrures trois points, avec leurs alarmes. Ils se sont trompés. Presqu’un un an qu’ils n’y ont pas mis les pieds, voire plus. La dernière bâtisse familiale parce qu’ils ont vendu celle de Gironde et le chalet savoyard depuis un moment.
Là où on a fait toutes nos conneries avec mon frère et mon cousin plus âgé, où on sautait de la balançoire directement dans la piscine, où allait cueillir les cerises à même les branches parce que c’est meilleur. On faisait le tour de la maison en vélo aussi, et puis du basket et du badminton sur le terrain spécialement aménagé par mon grand-père quand il avait sa tête en entier et que les symptômes d’un pseudo Alzheimer ne le menaçaient pas encore. Tous les trois on a fait les quatre-cent-coups. Etrange j’en parlais en début de semaine…
On avait chacun notre chambre dans cette maison, ancien corps de ferme, qu’on décorait tous les ans quand on y passait seulement deux semaines pour ne pas vexer ma grand-mère maternelle. Dans chaque chambre un lit mezzanine avec un bureau en dessous pour dessiner ou colorier des albums offerts par nos oncles. On se battait pour savoir qui allait mettre la table parce que celui qui organisait les couverts sur la nappe et disposait les verres à l’envers avait le droit de ne pas débarrasser et de filer directement jouer. Il y avait la télévision aussi, devant laquelle on regardait le Club Dorothée tous les matins, affalés sur les canapés en sirotant un jus d’orange frais. Le matin on avait un numéro pour la douche, un, deux ou trois qu’on tirait au sort et le soir, l’ordre était inversé. On tirait à la courte-paille parfois c’était plus rapide parce que mon petit frère, souvent chahuté, voulait dessiner lui-même les petits cartons du tirage au sort. Et mon frère il était très lent.
On avait de la chance de se blottir dans des serviettes rugueuses qui sentaient bon la lavande et avaient séché en plein soleil, sous le vent.
Mais aujourd’hui il n’existe plus rien de tout ça. La maison inhabitée a été ravagée par des cambrioleurs. Mon père, en rentrant du sud, a jugé bon d’aller faire un tour par la maison de famille, voir si… Il a vu. Le portail entr’ouvert, le garage saccagé. Nos bouées et autres ballons, raquettes et vélos au fond de la piscine vidée depuis deux ans. Toutes les vitres fracassées. Il a rebroussé chemin pour prévenir ma mère et ils ont sagement attendu l’arrivée des gendarmes. Avec eux, ils ont fait l’inventaire de ce qui n’était plus là, mon grand-père au téléphone. Cela fait bien longtemps que les caméras de vidéosurveillance ne fonctionnent plus et l’alarme a été débranchée. Ils ont vu alors le carnage intérieur, le chaos ambiant. Les intrus ont tout pris, ce qui avait de la valeur pécuniaire, à revendre, les tableaux accrochés aux murs et le mobilier, l’insert de la cheminée, le réfrigérateur et le lave-vaisselle. Et avec le reste, nos affaires de gamins qu’ils ont entassé au centre du grand salon, les peluches et les exemplaires du Journal de Mickey, les mots croisés et fléchés, nos Télécrans rouges, les Légos et autres Playmobils, la vaisselle familiale, nos bols bretons avec les prénoms, ils ont fait une gigantesque montagne d’objets qu’ils ont saccagée on ne sait comment, mais avec suffisamment de violence pour que l’une de mes poupées Corolle en perde la tête. Ils ont rageusement piétiné nos souvenirs de gosses pour un peu plus d’une poignée de milliers d’euros.
Je ne suis pas en colère contre ces visiteurs intéressés. C’est à mes grands-parents que j’en veux. De ne pas avoir protégé nos puzzles d’enfance parce qu’ils n’avaient pas envie de faire les démarches nécessaires à la vente de cette maison, dans laquelle ils ne mettent plus les pieds. Je leur en veux d’avoir abandonné nos souvenirs là-bas et de les avoir laissés livrés à eux-mêmes alors qu’ils ne pouvaient pas se défendre puisque ce sont des jouets et des dessins piétinés maintenant. Après avoir reçu les photos prises par mon père, j’ai seulement eu envie de les mettre dans la corbeille. Je ne veux pas me souvenir de notre enfance un peu sucrée de cette manière-là.
