Dans le métro, fébrile, hagarde jusqu’au RER. Le A qui m’a vue attendre, me défiler, avoir envie de, courir pour. Le même qui m’a emmenée et ramenée un nombre de fois qu’on ne saurait calculer. Je devais arriver en voiture avec celui qu’on se doit de vouvoyer sous peine de le mettre en colère. Lorsque je l’ai tutoyé pour annuler, pour lui dire que ce n’était pas la peine de m’attendre à la gare du RER B que moi j’arriverai de l’autre côté de la banlieue parisienne, avec le RER A, il n’a rien dit. Ni du tutoiement, ni d’être prévenu le matin même.
Mais j’avais envie de les revoir, de les laisser me faire la bise en rentrant. Il était 10h11 et j’avais besoin d’amour tout de suite. J’ai entassé quelques affaires dans mon sac à main, chaussé mes lunettes de soleil et enfilé les écouteurs blancs de l’Ipod. Avec mes bottes de sept lieues et ma fièvre qui grandissait au fil des minutes, j’ai eu le métro sans attendre.
Châtelet, station haïe. Ses couloirs qui s’enchainent, le pass Navigo qu’on range mais qu’il faut ressortir deux pas plus loin. L’escalator qui avale les passagers pour les vomir sur le quai, loin sous terre. Je n’ai pas cessé de courir, sentant les gouttes de sueur couler le long de mes tempes et j’ai sauté dans le premier RER A à quai, sans regarder où il allait, juste à temps avant que les portes ne se referment. Je me suis effondrée, haletante, sur un de ces sièges qui officient en quatuor, personne sur les trois autres places.
C’est son anniversaire au père fantôme. Son demi-siècle. J’ai pleuré dans le RER, avec la même intensité qu’avant, mais la tonalité n’était pas la même. J’ai pleuré tous leurs manques, toute leur Absence. J’ai pleuré sans m’arrêter dans ce train. Les lunettes de soleil sur les yeux, j’ai lâché tout ce que je pouvais avoir en trop sur le coeur. Je me foutais du mascara et de ses sillages sur les joues, des yeux rougis et du nez qui coule. J’en avais rien à secouer du regard de l’homme au fond, ni de celui de la jeune mère de famille. Gare de Lyon, Nation, et les autres stations ont défilé. J’allais en direction d’une journée compliquée, difficile à gérer, pleine de tensions.
Terminus moins une station. Je me suis ramassée du siège, me suis levée. Mais la distance entre les stations de RER et celles du métro ne sont pas les mêmes. Noël a été mon dernier vrai passage chez eux. J’avais oublié avec le temps, alors devant les portes j’ai observé ma silhouette à la dérobée. Il fallait que ça se passe bien. Pour lui et pour eux. Pour moi ensuite. Nous sommes radicalement différents tous les quatre, mais tellement semblables tous les deux. Ce père qui a manqué, il ne devait pas ressentir ni subir mon absence en retour.
Les portes se sont enfin ouvertes. J’ai reniflé, peu élégante et ai monté les marches une par une, peu pressée. Au guichet, ce dimanche matin, il y avait deux femmes brunes. Ramassant mes lunettes sur mes cheveux, j’ai demandé à la plus vieille si mon mascara avait coulé. Elle m’a proposé de lui faire confiance, alors vous comprenez, j’ai dit oui. Elle m’a tendu un mouchoir par le petit tiroir sous le guichet, comme à la Poste, et de derrière la vitre, elle m’a montré où étaient les traces noires. Elle a mimé les gestes qu’il fallait que je fasse pour ôter toutes les traces de tristesse et de solitude.
Je devais être belle et souriante pour ce demi-siècle de paternité.
