Appoline

Entrée de juin 2009

Son demi-siècle, l’année de mon quart

22 juin 2009 · 2 commentaires

Dans le métro, fébrile, hagarde jusqu’au RER. Le A qui m’a vue attendre, me défiler, avoir envie de, courir pour. Le même qui m’a emmenée et ramenée un nombre de fois qu’on ne saurait calculer. Je devais arriver en voiture avec celui qu’on se doit de vouvoyer sous peine de le mettre en colère. Lorsque je l’ai tutoyé pour annuler, pour lui dire que ce n’était pas la peine de m’attendre à la gare du RER B que moi j’arriverai de l’autre côté de la banlieue parisienne, avec le RER A, il n’a rien dit. Ni du tutoiement, ni d’être prévenu le matin même.

Mais j’avais envie de les revoir, de les laisser me faire la bise en rentrant. Il était 10h11 et j’avais besoin d’amour tout de suite. J’ai entassé quelques affaires dans mon sac à main, chaussé mes lunettes de soleil et enfilé les écouteurs blancs de l’Ipod. Avec mes bottes de sept lieues et ma fièvre qui grandissait au fil des minutes, j’ai eu le métro sans attendre.
Châtelet, station haïe. Ses couloirs qui s’enchainent, le pass Navigo qu’on range mais qu’il faut ressortir deux pas plus loin. L’escalator qui avale les passagers pour les vomir sur le quai, loin sous terre. Je n’ai pas cessé de courir, sentant les gouttes de sueur couler le long de mes tempes et j’ai sauté dans le premier RER A à quai, sans regarder où il allait, juste à temps avant que les portes ne se referment. Je me suis effondrée, haletante, sur un de ces sièges qui officient en quatuor, personne sur les trois autres places.

C’est son anniversaire au père fantôme. Son demi-siècle. J’ai pleuré dans le RER, avec la même intensité qu’avant, mais la tonalité n’était pas la même. J’ai pleuré tous leurs manques, toute leur Absence. J’ai pleuré sans m’arrêter dans ce train. Les lunettes de soleil sur les yeux, j’ai lâché tout ce que je pouvais avoir en trop sur le coeur. Je me foutais du mascara et de ses sillages sur les joues, des yeux rougis et du nez qui coule. J’en avais rien à secouer du regard de l’homme au fond, ni de celui de la jeune mère de famille. Gare de Lyon, Nation, et les autres stations ont défilé. J’allais en direction d’une journée compliquée, difficile à gérer, pleine de tensions.
Terminus moins une station. Je me suis ramassée du siège, me suis levée. Mais la distance entre les stations de RER et celles du métro ne sont pas les mêmes. Noël a été mon dernier vrai passage chez eux. J’avais oublié avec le temps, alors devant les portes j’ai observé ma silhouette à la dérobée. Il fallait que ça se passe bien. Pour lui et pour eux. Pour moi ensuite. Nous sommes radicalement différents tous les quatre, mais tellement semblables tous les deux. Ce père qui a manqué, il ne devait pas ressentir ni subir mon absence en retour.

Les portes se sont enfin ouvertes. J’ai reniflé, peu élégante et ai monté les marches une par une, peu pressée. Au guichet, ce dimanche matin, il y avait deux femmes brunes. Ramassant mes lunettes sur mes cheveux, j’ai demandé à la plus vieille si mon mascara avait coulé. Elle m’a proposé de lui faire confiance, alors vous comprenez, j’ai dit oui. Elle m’a tendu un mouchoir par le petit tiroir sous le guichet, comme à la Poste, et de derrière la vitre, elle m’a montré où étaient les traces noires. Elle a mimé les gestes qu’il fallait que je fasse pour ôter toutes les traces de tristesse et de solitude.

Je devais être belle et souriante pour ce demi-siècle de paternité.

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Cet amour là, celui pour la musique.

20 juin 2009 · 4 commentaires

Je compte les gens que j’aime, au vent, comme ça, le long des souvenirs qui me parcourent les cinq sens. Un voyage en voilier, deux sur sa coque de noix, à prendre nos douches (respectives) aux ports bretons qui ont croisés notre ancre, le lever du soleil bercés par les remous de la mer. Et surtout la musique dans la cabine, en bas. Et nos voix nasillardes à hurler sur de vieux tubes français.

Un concert au Zénith pour les dix ans de Tryo. Mon frère, ses copains. Et moi, dénutrie au possible. Quatre heure de magie, transportée par la fumée des clopes et l’odeur de l’herbe. Le début debout près de la fosse. Le milieu rapprochée des sièges en plastique rouge, un peu plus haut. La fin et son épuisement. Ses amis qui me portent sur leurs épaules à tour de rôle pour qu’on applaudisse ensemble et que je ne sois pas mise à l’écart. Les larmes qui roulent de joie, de tristesse et d’émotion au moment de “Serre-moi”.

Aaron quelques temps plus tard, à l’Olympia, avec les plus chers âmes que j’ai au monde. La découverte simultanée de Leonard Cohen. Avant, un saut de paquet d’années en arrière, il y a eu le Rap, la Fonky Family, NTM et NAP, Sniper et d’autres encore. En boucle dans un vieux walkman à cassette: la même chanson parfois enregistrée quatre fois d’affilé pour ne rien perdre des paroles et de l’instru.

Petite, J’étais abreuvée par Jean-Jacques Goldman, Dire Strait, Tracy Chapman, Crosby Still Nash and Young et Francis Cabrel. Véronique Sanson et Sting. J’oublie.

Les cours de solfège aussi. Où j’ai compris la rigueur quasi mathématique des partitions. Apprendre à lire avec Ratus pendant l’été entre la dernière année de maternelle et le CP et à déchiffrer les notes avec Van Velde et Chailley. Leurs quinze volumes ou plus. L’enchainement des notes six mois plus tard, en avance parce mes dix doigts s’ennuyaient, sur le clavier aux touches blanches et noires. Le Déliateur, De Bach à nos jours volumes 1, 2 et 3, et les autres partitions qu’on allait chercher avec ma grand-mère, dans le grand magasin à côté de Bastille, Paul Beuscher. J’avais le droit d’essayer tous les pianos que je voulais. J’étais blonde, petite. J’avais 6 ans et quelques semaines, ou mois. Et je grimpais sur le tabouret, avec toute l’émotion que peut susciter un bel instrument neuf, qui ne demande qu’à vieillir un peu. Aujourd’hui chez Eux, mon piano d’étude a souffert, il a l’âge de mes artères et l’accordeur aveugle que ma mère faisait venir de Nîmes est mort l’an dernier. Ce piano, acajou comme on dit, tout en bois, cadre compris a vu mes heures d’apprentissage ardues, la douleur aux poignets, de forcer sur la dernière mesure, celle qui ne passe pas. Il a senti la haine que j’avais déjà, il a grandi en même temps que moi, un “la” et deux de ses “sols” n’ont pas survécu. La pièce de dix francs posée sur le dos de ma main ne devait pas tomber pendant les gammes. J’avais des doigts de fée avec le Czerny et son Ecole de la Vélocité. Les annotations en rouge ou au crayon selon l’humeur de mes professeurs. Les deux, Didier et Bruno. Le premier qui me terrorisait parce qu’il m’en demandait beaucoup au Conservatoire, tempéré par le second. Celui qui m’a aidée et soutenue pendant 12 ans, qui s’est énervé, qui a arrêté de respirer pendant les auditions, qui a transpiré lors des examens de fin de d’année. Sa manière de ma signaler par un grand “NUANCES!!!!!” qu’il fallait que je n’oublie pas de faire vivre le morceau. Et leur cadeau commun après ma première audition, un vieux métronome en bois, à ressort, qu’ils remontaient en tournant la clé derrière. Ils voulaient que j’aille plus loin, que je travaille plus, que je tente les concours. Moi je m’amusais. Ils ne savaient pas que mon seul confident a été longtemps ce piano triste et seul maintenant dans le salon. En compagnie des plantes vertes et du chat. Bruno-Philip et Didier. Ces profs. Leurs noms sont revenu d’un seul coup. Leurs visages, comme deux évidences.

Il y a eu les Nocturnes de Francis Poulenc. Les Impromptus de Schubert, les Préludes de Chopin. La Marche Turque sur laquelle j’ai buté, encore et encore, jusqu’à en pleurer de rage de ne parvenir à terminer cette foutue partition.

Depuis j’ai perdu l’agilité des doigts, la concentration sur une quelconque partition. Pourtant, à Noël, on me demande encore d’esquisser deux ou trois notes. Alors je ressors celui que je connais par coeur depuis toujours, Granados et ses Danses Espagnoles, je tourne les pages largement jaunies à l’Opus 2 et j’entame le morceau. Mimant la lecture de notes dont je ne regarde plus le sens tellement elles ont été enchainées.

Le début ne ressemble en rien à la fin. Quoi que… J’ai aimé ces deux pères de substitution. Et ne les ai pas oublié.

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Anorexie des mots.

14 juin 2009 · 4 commentaires

Vous savez. Le temps qui passe, qui file sans qu’on ne puisse le rattraper. Sans qu’il ne soit possible d’appuyer sur pause. Mes journées sont riches, remplies en contact humain. Beaucoup d’anecdotes qui s’amassent au fin fond de ma tête. Des rires, des pleurs en rentrant du bureau, des gestes répétitifs et des plissements d’oeil fatigué par les aller-retours entre les feuilles et l’écran plat. Comptage infini du nombre de minutes passées assise sur la chaise de bureau, derrière ces vitres au travers desquelles on voit tout. Y compris les pages internet ouvertes en fond d’écran.
Un travail saisonnier comme chaque année. Rien d’intéressant ne se passe. Des phrases jetées sur un bloc-notes le midi, à la pause, qui doit durer pas moins d’une heure. Une heure, c’est long quand on est tout seul. Pour rien au monde pourtant je n’accepterai une pause déjeuner avec l’un d’entre eux. Je ne souhaite rien partager avec eux qui concerne autre chose qu’un dossier épineux ou un problème informatique. Ce n’est pas que je n’apprécie pas leur compagnie. Ils sont charmants. Mais il me faut cet espace vital de solitude hors de l’immeuble sécurisé. Hors d’atteinte en questions personnelles que je ne saurais maitriser, auxquelles je ne saurais quoi répondre, prise au piège du “tu manges quoi”, honteuse dans mon tupperware d’anorexique, légumes verts à la vapeur sauce moutarde et une compote. Ce serait la seule chose que je pourrais manger, honteuse de macher un morceau de pain.

Alors le midi, je suis seule, dans le grand centre commercial ou assise dans l’herbe. Là, loin d’eux, je peux manger, macher et remacher ce morceau de pain sans avoir honte de leur regard, face à ce geste tellement banal. Tellement humain. Tellement normal. Le problème est là. La honte d’avaler une portion de calories devant des gens. C’est grave docteur.

J’attends au détour d’un couloir, une réflexion. Pas nécessairement désobligeante. Je sais qu’ils jasent sur tous, chacun crache sur l’autre hormis ma collègue de droite. Celui de gauche est en dépression depuis des années, quota handicapé, embauché comme tel, totalement anesthésié par les cachets. Rien à craindre donc à droite et à gauche. Ailleurs je n’entends pas pour le moment. Jusqu’à ce que le vent le porte à mes oreilles.

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Radio-Apo.

12 juin 2009 · 4 commentaires

Plus je crise et plus il y a de vaisselle à faire. Plus il y a de coups de balais à passer. Elles ne partent pas d’elles-mêmes, ni les miettes, ni les séances quasi religieuses pendant lesquelles je communie avec la nourriture.

Comme l’impression que si je baisse les bras, j’ai perdu. Si je prends forme, aussi. Je suis toute petite face à celle qui s’en sortent.

Les résultats ne sont pas normaux, mais je m’en fous en fait. Il a fait dire que ça partirait avec le temps et que les probabilités de rechute sont faibles. Mais je m’en fous aussi.

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