Je me suis hissée, sur la pointe des pieds, pour atteindre le dernier paquet. Lorsque je suis revenue à moi, il y avait la cuisine qui tournait autour de moi, la musique du PC qui résonnait dans la grande maison vide. Le chat près de mes genoux semblait se demander pourquoi j’étais assise là, à terre, au milieu de toute cette pagaille.
J’ai ouvert totalement les yeux et je me suis levée, comme un zombie, j’ai appelé la pharmacienne, celle qui me connait depuis tellement longtemps qu’elle a cessé de dénombrer le nombre de boites qu’elle m’a vendu(es). Le son d’Archive en fond d’ambiance.
“Je ferme à 19h, bien sûr, vous pouvez passer”.
J’ai sauté dans mes converses, hagarde, attrapé le MP3. Pour le première fois depuis 3 ans, je suis sortie, à pieds, de ce tombeau familial. Je n’ai pas marché droit jusqu’à la pharmacie, une voisine m’a fait un signe de la main, pour me dire bonjour. C’est fou ce que les voisins changent en un an. Un an que je n’ai quasi croisé personne, sauf ceux d’en face, parce qu’ils me connaissent comme malade et m’ont toujours vue ainsi.
Les autres, que j’apprécie par ailleurs m’ont parlé quand je riais encore, corde à sauter à la main. C’est trop difficile de leur parler dans les yeux maintenant, difficile de cacher le voile de honte qui sied à mon regard.
Je courais presque, trop vite. Si vite que je me suis appuyée contre une barrière un moment avant de pouvoir repartir vers mon but. Quand je suis arrivée, bouffie, je me suis affalée sur une chaise, comme si mon corps avait parcouru trente kilomètres sans s’arrêter.
Quand ça a été mon tour, j’ai balbitué “Une boite de …, une boite de …, trois boites de …”. Ni merci, ni bonjour, je n’en ai pas été capable. Ce n’était pas moi, impossible.
Elle m’a demandé pourquoi tant de médicaments. J’ai eu envie de lui dire qu’elle aille se faire voir et que ça ne la regardait pas. Au lieu de ça, je me suis agrippé au comptoir et lui ai rétorqué que je partais en vacances. Elle m’a regardé bizarrement, je l’aurais étranglée. Et ça a du se voir.
Lorsque je lui ai sorti que je n’avais plus d’anxios mais que mon médecin était en vacances et avait oublié de me faire une prescription, elle a vraiment douté. Et attrapé son téléphone.
C’est là que mes esprits se sont un peu démêlés. Je suis redevenue un instant celle aimable et souriante qu’elle avait l’habitude de voir. Elle a reposé le téléphone et m’a regardé sévèrement.
“Je peux vous faire confiance?”
“Bien sûr que vous pouvez, vous me connaissez depuis un bail!”
En omettant de lui préciser qu’elle avait déjà reçu l’ordre de ne pas me délivrer d’anxios ou autre pendant plus de trois mois, il y a de ça 3 ans exactement.
Nous avons souri. Elle m’a tendu toutes mes boites, dans un sachet Nepenthes en papier. Et m’a demandé comment j’allais ces derniers temps. Bien, bien, avec le plus beau sourire arboré fièrement en dessous de mes yeux. J’ai payé. Et je suis partie, luttant contre la pesanteur.
J’ai fait quelques pas, pitoyable pantin. Pour tituber quelques mètres plus loin et m’affaler dans un bosquet, ivre de colère, de peur. De tristesse, d’amertume. De honte surtout.
Je venais encore une fois de mentir à quelqu’un qui me faisait confiance.
Mes pieds sont parvenus à me ramener chez mes parents, mes doigts ont aidé les clefs à ouvrir cette satanée porte qui gonfle avec le soleil, la pluie.
Dans l’entrée de cette grande maison vide et morte, j’ai croisé un visage dans le miroir.
Face à moi, il y avait quelqu’un de ravagé. Un clown. Le mascara avait coulé le long des yeux rougis. Sur sa joue, une trainée brillante, vestige des chips.
Un clown effrayant. Moi. Diabolique.