Du tableau blanc sur lequel on écrivait avant d’aller se coucher. On dessinait des trucs moches et on y mettait de belles phrases pour le lendemain, pour ceux qui se seraient levés les plus tôt. C’était nous les lèves-tôt. Y’avait F. qui passait toujours à la même heure devant ma porte pour aller en salle de gym. Et puis F. avec ses chaussons qui faisaient du bruit. S. aussi et sa bouteille de coca dès 6h30.
Il y a eu tellement d’initiales… Et il y en aura tellement encore.
J’aimais nos rires fous, nos parties de cartes, notre débilité ambiante, comme s’il fallait être enfant avant de devenir adulte. J’aimais notre pseudo enthousiasme de la soupe de 18h30. Et mon dégout d’y plonger une cuillère à soupe.
J’aimais le sourire de O., et ses yeux aussi.
Il y a des choses que l’on oublie pas. Jamais.
Et toi, tu te souviens des poissons qu’on allait nourrir de pain avec P.? De nos larmes?
J’aimais nos moments de complicité et nos coups de colère aussi, nos lynchage publiques du lundi matin, soupape à l’orage.
J’aimais le Petit B. à plein, pieds nus. J’aimais le Petit B. toute seule, en basket. J’aimais l’attente au lavomatic, qu’on transformait en café de la patte d’oie. Et le linge à remonter.
Je n’aimais pas la queue pour les médicaments, quand on avait commencé une partie, ou une clopes. Mais j’aimais la douceur des gens. Je n’aimais pas qu’on vienne me chercher au petit déjeuner pour la “pesée”. Pour la plupart c’était une fois par mois, mais on était une minorité d’irréductibles qui n’en faisait qu’à sa tête. Et ça variait. Souvent une fois par semaine.
J’aimais les subterfuges utilisés pour l’éviter. Et quand je n’y coupais pas, je n’aimais pas le regard porté sur l’aiguille. Aujoud’hui, j’en jubilerai, si seulement.
Avant, là-bas, j’en étais désemparée, attristée. Une piqure de rappel ne me ferait pas de mal.
Tu te souviens dis? Des progammes-télés à prévoir pour cause d’un seul poste? Et puis finalement nous ne regardions pas la télé, nous allions fumer, ou lire ou écrire dans le salon (ex) fumeur.
Et de la transmission du statut de doyenne? Quand K. m’avait chargée après son départ d’emporter les boites de mouchoirs en TG. Je suis restée doyenne jusqu’à mon départ, un jour froid, il avait neigé la veille.
Comme si c’était hier, j’ai fait la route comme jamais jusqu’à M.. Dans ma gorge un râle et une plainte terrorisée de ce que j’allais devenir. Que je vous laissais là aussi. Vous qui étiez partis avant moi, et vous qui alliez prendre le relai. Pour la valse des patients. Qui ne sont peut-être pas des numéros. Ou peut-être que si en fait.
Qui se souviendrait de moi comme je me souviens de vous?
Avant l’Utopie, il y a l’espoir. Après l’Utopie, il y a la désillusion.
Camille de Peretti disait qu’on ne guérit jamais d’une pareille absurdité.
