Je savais que l’inspiration me viendrait plus tard. Je me rappelle de mes 15 ans. Une fête somptueuse, dans une grande salle en région parisienne. Organisée par la tante de ma mère, artiste peintre dont le mari est musicien et menuisier ébéniste, frère de ma grand mère à l’occasion. Tout ça pour poser le contexte.
Donc cette fête, plus de 150 personnes proches ou moins proches pour fêter le petit rayon de soleil familial, la seule fille parmi tous les petits enfants, à cette époque au nombre de 9.
L’enfant chérie, choyée, mise sur un pied d’estale. Moi pour faire court.
Des gens qui vont et qui viennent l’embrasser, lui souhaiter un joyeux anniversaire. Des têtes qui presque 10 ans après ne lui disent rien sur les photos.
Un discours de cette tante, qui fait l’éloge d’une petite fille modèle, musicienne comme beaucoup dans la famille, son avenir tout tracé, merveilleuse vie qui lui tend les bras.
Les gens lui sourient, versent une larme à l’écoute de ce si beau texte, encore encadré, dans la garage après avoir longtemps séjourné au dessus de la cheminée. Parce que cette petite utopie n’est plus, alors à quoi bon la laisser aux yeux de tout le monde dans le salon.
Et puis, à cet âge, la petite Utopie, appelons la comme ça, elle a autre chose en tête. Bafouée, salie et humiliée, voilà son cas.
Les cadeaux sont étalés sur une grande table. Aucun souvenir des présents reçus pour ses 15 ans, c’est triste. La fête bat son plein et Utopie sourit comme jamais, à s’en décrocher la machoire. Habillée comme une princesse, ce qui la préoccupe, c’est de ne surtout pas faire tache.
Faire honneur à l’offre. Ne pas décevoir et accumuler les bons points, à l’école, en société, au sport, au conservatoire.
7 ans plus tard, Utopie n’a toujours pas déçu cette famille de fête, jusqu’à ce dimanche. Elle a fait médecine comme ses oncles and Co, elle a échoué comme presque la moitié de ses oncles and Co, et elle était jusqu’à dimanche pour la famille de fête, en kiné, comme ses oncles-and-Co-pas-médecin.
Parce qu’à 2 jours du départ, Utopie a reçu une carte de cette tante, elle va devoir s’excuser auprès d’eux, de ne pas avoir été à la hauteur. Au téléphone.
Très jolie la carte. “Puisque tu pars, nous avons pensé que cette carte et un peu de sous te ferait plaisir. Affectueusement X et X XX”. Accompagné d’un joli chèque.
Génée, émue. Quoi dire? Muette de trouille à l’idée de perdre les mots à dire. Juste merci?
Et voilà un exemple de dommage collatéral de la maladie: la déception pour les proches, ne pas réussir à faire briller l’étoile. Très heureuse de passer ses vacances chez eux, mais l’Utopie qu’ils connaissaient n’est plus. Celle qui courait après les papillons dans le jardin n’a jamais existé, inventée de toute pièce par l’esprit torturée d’une gamine haute comme 2 pommes et demi.>
C’est sans parler des grands parents à qui jamais l’adresse de la clinique ne sera donnée. Espoir qu’ils fassent tout pour la trouver, s’ils trouvent le temps. Pour écrire une lettre qui rassure, qui explique qu’ils auraient voulu le meilleur pour leur petite fille unique (encore 5 garçons de l’autre côté…), mais que la vie réserve parfois des surprises et que le nouveau chemin pris n’est pas forcément moins bon.
