Fin juin 2005, après le concours de médecine
66, 67, 68, 69, 70… le nombre de pas jusqu’au bus qui m’emmène à l’avion. Plein de questions dans ma tête, plein d’étoiles devant mes yeux, vertiges vertigineux.
Jusqu’où aller? Jusqu’où revenir.
L’impression de prendre un vol pour un aller sans retour est omniprésente dans ma tête, la plus forte comme voulue.
Mettre en mots et mettre à mal ce que je vis au quotidien, j’en rêve depuis des mois. Qu’est ce qui a pu changer, se briser pour que je replonge?
Mon parcours, mon évolution, si banale, ne se différencie pas tellement de la personne lambda. 1m 64 et 39 kg. Cet amour des chiffres. Espère encore descendre mais je ne sais pas jusqu’où. Mon corps que je déteste, si encombrant, si dérangeant, est là. Descartes dis “j’ai un corps”, dualisme qui a tout son sens pour moi: j’ai un corps, j’en fais ce que je veux, personne n’en dispose à ma place, seule moi et rien que moi.
Ne pas s’aimer, ne pas pouvoir se regarder en face dans un miroir, détourner les yeux de son visage pour mieux scruter la moindre parcelle de cellule adipeuse sur mon corps déjà mince c’est refuser ce que je suis vraiment, refusant ainsi aussi ce que les autres voient de moi. Je ne peux pas me résoudre à rester comme je suis. La vie est si différente quand je contrôle, je compte, même si certains désagrément apparaissent au fil du temps, le corps qui s’effrite et qui lutte âprement contre lui même. J’observe de là où je suis. Se battre contre soi-même pour ne devenir qu’un autre, je doit aussi me démener contre la folie qui s’insinue parfois, menaçant elle aussi de me ronger.
Je suis terrorisée à l’idée de prendre du poids pendant ces 2 semaines chez ma tante. C’est pourtant ce que j’ai promis à L. et fait croire à ma mère, d’un air assuré, ainsi qu’à S.: “mais oui ne t’inquiète pas, je vais en reprendre du poids, je suis là pour ça!”. C’est ça ouais, avec le sourire et la bonne humeur. Il y a 2 catégories de gens, ceux que j’aime et avec qui je suis sincère, c’est vrai je veux changer. Et puis les autres à qui je fais croire que 2 malheureuses petites semaines seront nécessaire à modifier une alimentation et une pensée butée qui date d’il y a fort fort longtemps.
Je n’en ferais rien, juste de me maintenir, voire de perdre un peu.
Je me moque des autres, je ne veux pas leur en parler, fermée comme une huitre et muette comme une mouette.
Assise dehors dans le jardin à côté du chat, j’essaye de réfléchir à tout ce que j’ ai déjà fait depuis 7h ce matin. Fumé 6 cigarettes, pris ma douche, mon petit déjeuner, Internet, vidé le lave vaisselle, re-café. Rangé ma chambre, fait le ménage dans le salon, monté-descendu les escaliers. Il est 10h30 et je me pose enfin. Au soleil pour prendre un peu de oculeurs, je sèche mes cheveux, ça fait du bien le soleil. J’ai prévu d’aller à la plage cet après midi. J’aime la plage parce qu’on y croise des gens beaux, des moches, des gros, des minces, des petits chauves et des blondes pulpeuses. Je peux fondre mon corps dans toute cette masse de chairs et de disparités. Ces différences justement nous rangent dans des cases parfois superficielles. J’aime pas ces cases. Enfin seulement celles des autres.
Les miennes de cases, je les cultive: une pour la carrure des gens, une pour les calories des aliments (permis, limité et bannis), une pour les sentiments que j’éprouve, une pour les humeurs que je peux avoir et bien d’autres encore…
J’écris sur le moment, comme viennent les mots dans l’ordre brouillon de mon cerveau. Mais dans ma vie, tout a une place attribuée, qui peut changer si je le décide mais s’il s’agit d’une autre personne je m’y perds. On ne touche pas à mes affaires, je n’oublies rien, tout est listé et rien n’est laissé au hasard. Je ne fais pas fonctionner les choses pour rien, tout a une utilité. Si la lumière de ma chambre est allumée, c’est que ça a un sens. Surtout, ne pas quitter ma bulle, mon monde, ne pas me laisser perturber par les autres quand je le l’ai pas décidé, c’est à ça que me sert la musique. Coupée du monde, je me retire. Avec mes cases et mes peurs, mes délires et mes colères. Où est le mal? y-t-il quelque chose de répréhensible à ça? je m’auto-détruis pas, je me protège, renforçant ma carapace moulée sur mesure, sur ma mesure.
Parce qu’il est des douleurs qui ne pleurent qu’à l’intérieur et bien je les ravale mes douleurs. Mes appels sont à peine entendus. S. qui croit qu’une tartiflette me ferait le plus grand bien et ma mère, réflexionniste qui ne peut s’empêcher de tout critiquer, ce que je fais et ce que je mange. Chez ma tante, je fais ce que je veux, elle n’est jamais là sauf pour dormir et quand elle dort je dors! Ma seule hantise est de faire un malaise s’il n’y a personne. Bah oui, je ne veux pas mourir, je ne suis ni perverse ni débile, on ne peut pas s’effacer et vivre sans corps. Le rythme auquel je m’astreins tous les jours est la recherche, l’obtention d’un but mais lequel? C’est pourquoi j’écris en ce moment, tout en sachant que ça m’avancera guère plus.
Bon à retenir pour aujourd’hui: je suis à la recherche de quelque chose. Quoi? ce sera tout pour ce matin, j’ai encore du mal à me dire que tout ce que j’écris maintenant sort de ma tête, ce que pense mon cerveau.
J’ai pris le stylo, porté par ma main pour posr les mots sur du papier. Hier plage, retour de vague.
Mes jambes ont refusé de me soutenir ce matin.
D’habitude, je fais n’importe quoi chez ma tante, ce qui permet à mon corps de faire ses réserves pour l’année. Pas cette fois, même pas envie de les faire ces crises là. C’est devenu difficile de monter les escaliers, presque impossible. Je descend un sac plastique en bas dans le salon avec tout ce dont j’ai normalement besoin pour la journée. Cigarette, livres, téléphone…
Sac que je trimbale partout avec moi pour avoir à faire un petit nombre de mouvements, le plus réduit possible. Faut que je garde des forces pour emmener ma cousine à l’école, promener les chiens, faire un peu de ménage, faire à manger… les taches du quotidien.
Lendemain de le fête de pères et veille de la fête de la musique. J’ai mangé aujourd’hui, un vrai repas, aucune culpabilité parce que j’ai fait un malaise hier soir dans la rue… On a été à la plage aussi. Grosse vache sur une étendue de sable. Vache à qui l’on peut compter les vertèbres, de C7 à L5 jusqu’au sacrum, puis les cotes, même les flottantes, les bras ensuite branchés sur l’omoplate, raccrochée à la clavicule, saillante. Des bleus partout. Fin du séjour, bilan neutre. Je suis bien heureuse de rentrer chez moi. Retrouver mes repères. Pas pris un grammes, même perdu un peu.
Juillet 2005 après les résultats du concours
Je ne serais jamais médecin. C’est un fait. Fallait que je l’écrive pas pour le réaliser, merci j’ai compris, mais plutôt pour marquer la chose, enfoncer le couteau dans la plaie béante et ouverte de mon crane.
J’ai mal à la tête, j’ai mal au corps, j’ai mal de moi.
La mouette est muette. Belle et bien refermée comme l’huître du début. J’aurais du le prévoir ça non? bah non ,je prévois pas l’échec, pas le droit à l’erreur.
Mon corps est mort, mon cœur est mort. Je suis loin de tout ce qui se passe autour de moi. Rien n’a de sens, plus rien n’existe autour.
Je ne serais jamais médecin. Je ne serais jamais médecin. Je serais l’ombre de moi, l’ombre de rien. Je ne serais jamais médecin. C’est pas grave, je tombe pour mieux me relever, c’est ça? “Mais c’est pas grave, tu as des possibilités ailleurs et puis il y a 600 personnes derrière toi, 600 qui n’ont rien n’ont plus”. Je me fous des autres, c’est moi. Je ne serais jamais médecin. Tout s’écroule. Tout se meurt. La plante, je ne veux plus l’arroser. A quoi bon avoir fait tout ça cette année? A quoi bon?
Ce que je fais là, je ne sais pas.
C’est ça Papa, tu as tout compris, entre dans ma chambre sans frapper pour me dire bonsoir. Seulement ça… tout s’écroule, tout s’est écroulé. C’est pas grave.
Je ne serais jamais médecin. Je ne serais jamais médecin. Réveil difficile ce matin, je suis ankylosée de toute mon âme. C’est impossible de parler, impossible d’émettre un petit son. Je suis anéantie, les yeux bouffis par mes larmes. Une seule phrase résonne dans ma tête, je ne serais jamais médecin. Pour ceux qui me demandent, je n’ai pas encore eu les résultats. Je reste cloitré chez moi et je tourne en rond. Comme pour me punir ne n’avoir pas su réussir. Anéantie.
Je ne serais jamais médecin, fallait s’y attendre, je suis trop stupide. C’est pourtant pas compliqué, d’autres ont réussi avant moi, des imbéciles et des méritants. Je suis méritante non? pourquoi je suis plus à blâmer qu’un ou qu’une autre? Qu’ai-je fais? je n’ai pas triché. J’ai travaillé corps et âme pour y arriver? C’était pas suffisant. Qu’est ce que les autres ont de plus que moi? Monstrueuse remise en question, envie de tout brûler, tout envoyer en l’air. C’est ce que je voulais juste ça. avoir médecine, c’est tout ce que je demandais. Rien d’autre. Est-ce que c’était trop exiger? trop demander?
Tout ce travail pour rien. Les yeux brouillés, je regarde tout mes cours, je les connais si bien, physio, histo anat, embryo, tout mon savoir réduit à de la poussière, qui ne servira jamais. Qui est à jeter à la poubelle. Avec moi aussi..
Me laisser mourir, c’est trop facile, hein? je serais celle qui flanche devant une épreuve, celle qui ne rebondit pas après l’échec. Pour le moment, je me laisse couler, on verra après s’il y en a une.
Envie de parler à personne même pas C. qui pourtant est dans une situation similaire à la mienne. Pas glorieux.
Je parle plus chez moi, ni ailleurs. Pas un mot échangé avec mon père. Ma mère m’agresse à la moindre parole qu’elle prononce pour moi. Portable éteint depuis hier matin, j’ai pas envie de répondre au téléphone. Ma famille est en colère pas après moi, mais c’est tout comme, agressifs. Laissez moi tranquille, le temps que je digère si je vais digérer.
Dispute grave avec S. hier qui m’a charrié tout l’après-midi, a voulu détendre l’atmosphère, mais en se moquant de moi. J’ai fini par être méchante mais je ne le regrette pas, en aucun cas. J’ai comparé l’attitude que j’ai eu lors du décès de sa grand-mère la semaine dernière à celle qu’il a eu avec moi hier. L’exemple ne lui a pas convenu. Je lui ai fait remarqué que je n’avais pas été méchante quand il était triste, mais plutôt douce et gentille, tout ce qu’on pouvait attendre de sa copine pendant un deuil. Et que mon deuil à moi, il vaut bien celui de sa grand-mère, ma vie s’est écroulée en 10 minutes, comme la sienne. N’a pas pris conscience que j’ai perdu ma raison de vivre d’un seul coup. C’est pas le permis de conduire que j’ai raté, mais c’est ma vie tout entière qui prend un tournant tragique.
(ai l’impression d’être ridicule quand j’écris ça, c’est vrai, j’ai toute ma tête, je ne suis pas paralysée, il y a pire… mais je ne peux me résoudre à abandonner ma raison d’être ici). Je renonce à tellement de chose. J’ai pas envie d’y survivre. pas envie de faire des efforts pour mettre un mouchoir dessus et au fond de ma poche.
Annulation de tous mes rendez-vous (psy, médecin…) je ne veux plus en entendre parler. me laisser aller, faible parce que incapable de rebondir sur mon échec.
Voilà… c’est là que tout s’arrête.