J’ai appréhendé cet anniversaire, un peu comme d’habitude. Peur de ne pas parvenir à être moi, ni à être heureuse de les voir et devoir me forcer. Toute la semaine dernière, les crises se sont succédées à une vitesse folle, pour ne pas céder à la panique. J’ai encaissé les coups bas d’un corps lassé et usé, le laissant prendre le contrôle de ce qui m’était devenu incontrôlable, abandonnant la lutte.
Samedi matin est arrivé, avec la promesse de récupérer mon chat en repartant chez moi le soir. Et avec la trouille de ne pas réussir à être heureuse, toujours en fond psychologique. Le RER A que je n’avais pas pris depuis début juillet nous a jetées ma valise et moi sur le quai du terminus, ni fatiguée, ni inquiète, simplement là. Je suis monté côté passager dans la voiture rouge de mon frère et lui ai demandé si ça le dérangeait que je conduise, pour voir si je savais encore. L’embrayage, l’autoradio, les talons hauts et la cigarette à la main, je nous ai ramené, Aaron au maximum et les fenêtres ouvertes. Comme avant quand je prenais les ronds-point à l’envers “pour rire”. Comme avant quand je rentrais éméchée de soirée, sauf que là, il était midi vingt et que je n’avais pas encore bu. Mon frère a parlé de son désir de partir de chez mes parents, pour respirer un peu mieux, un peu plus loin. Je n’ai pu qu’acquiescer.
Arrivés chez eux, je lui ai laissé la voiture à garer. Je ne l’aime pas cette voiture rouge vif, trop lourde, trop rapide, alors six kilomètres entre la gare et la maison ont suffi à ce que je ne puisse éviter trois trottoirs. J’aurais voulu qu’il vienne avec ma voiture à moi, la blanche, pourrie, mais la mienne. Je suis descendue et ai sorti la valise dans laquelle j’avais plié les rideaux pour les laver chez mes parents, mon manteau, et un bouquet de fleurs pour ma mère. J’ai joué la fille sûre d’elle, perchée sur ses talons et enroulée dans une mini-robe, une écharpe négligemment pendue à son cou. J’ai sonné. Et j’ai compris tout de suite que la journée serait différente. J’étais invitée à fêter mon anniversaire. J’étais Invitée tout court, je n’étais plus celle qui secondait ma mère dans des préparatifs sans fin commencés la veille, ni celle qui est chargée d’aller ouvrir la porte. Hier l’Invitée d’honneur c’était moi. Et ça peut paraitre aberrant, mais pas à un seul moment je n’ai eu envie de prendre une autre place que celle-ci. Ils sont venus me voir, ils sont venus pour moi et j’en aurais pleuré. Ceux que j’aime, mon parrain et sa femme, leurs enfants, les meilleurs amis de mes parents et leurs enfants, un autre couple d’amis et leur chien, mon frère et sa copine, des amis de mon frère, une amie de très très longue date avant que nous ne soyons déracinés de la cité HLM mon frère et moi, et d’autres encore. J’ai échangé une coupe de champagne contre mon manteau, attrapé une cigarette dans mon sac à main et avant de l’allumer, j’ai fait le tour des autres invités. Un par un, je les ai embrassés comme jamais je n’avais fait auparavant, j’avais accroché un vrai sourire sur mon visage, celui qui veut dire que je les remerciais d’être venu, simplement d’être là. Avec ma coupe à la main qui s’est vidée presque plus vite qu’elle ne se remplissait, j’ai navigué de petit groupe en petit groupe pour discuter. Pour être moi. Pour la première fois en vingt-cinq ans de vie commune avec la plupart.
Mon père m’a demandé d’aller m’asseoir dans le salon et de ne pas bouger. Il m’a resservi et j’avais déjà la tête qui tournait, j’ai cessé de compter au bout de la deuxième. Un tas de paquets a été déposé à mes pieds et les flashs ont crépité. Peu m’importait d’avoir les joues gonflées qui caractérisent ce visage tant haï, pas grand chose ne comptait en réalité, sauf qu’ils soient tous venus. Mon père s’est levé de sa chaise, ils ont tendu leurs coupes, tous, les enfants leurs verres de coca et mon frère son habituel whisky. Il avait une feuille dans la main. Il l’a tendue à mon père. Celui qui m’a tant manqué. Je me suis laissée faire, alors que je suis systématiquement derrière l’objectif ou la fameuse feuille d’un discours préparé à l’avance. Pour éviter que les regards se braquent sur moi. Là j’ai simplement souris. Ma mère et mon père ont lu chacun à leur tour des anecdotes me concernant, dont je ne me rappelais absolument pas et qui ont fait rire tout le monde. Je me suis levée à mon tour et ai demandé qu’on me resserve avant de parler. Si prolixe lorsqu’il s’agit des autres, je n’ai pu que murmurer des remerciements, sincères et timides. J’ai déballé les cadeaux un par un, avec un plaisir inconnu jusqu’alors, surprise, comblée et surtout émue. Ils sont venus pour moi. Et pour la première fois, j’ai accepté et reçu, remercié et ri. Bu et mangé, joué à Twister, ivre, dans le grand salon si vide quand nous étions 4, au tennis de table dans le jardin. Je crois que s’il n’avait pas fait si froid nous aurions terminé la journée dans la piscine, pleine de feuilles mortes du prunus.
Nous n’avons pas de famille, ni mes parents, ni moi. Mais nous avons des amis qui comptent infiniment plus.
Il a été l’heure de partir, en début de nuit. Nous étions tous restés, autour des deux grandes tables, dans le salon qui a rarement accueilli autant de chaleur humaine, pour partager le repas du soir, les enfants aux pâtes-ketchup et les grands aux restes du midi. J’ai une nouvelle fois remercié ceux qui m’ont vue grandir, souffrir et surtout faire souffrir et qui malgré tout n’ont pas déserté. Mon frère a rassemblé mes affaires dans l’entrée, les cadeaux reçus sans que personne ne se soit trompé, les rideaux propres et encore humides “à étendre et à repasser hein” a glissé ma mère, le panier à accrocher sur mon vélo, qui va soulager mon dos. Et puis dans un sac, il a glissé le reste des croquettes de mon chat. Mon chat. Que je suis allée chercher, impatiente et un peu inquiète aussi. Et nous sommes rentrées. Chez nous.