Appoline

Essentiel

24 novembre 2009 · Laisser un commentaire

Je ne me pare que de l’essentiel, me débarrasse du superflu. Pour tout, un peu. J’enlève ce qui permet de voir net, remisant un diagnostic d’astigmate et de myope dans un étui à lunettes. Je ne vois plus et m’en contre-fous. Au contraire, ça soulage, ça ressemble à une pause qui n’en est pas une. Fuis toutes les sollicitations extérieures. Peut-être que je n’en suis pas malheureuse après tout.

Aller à l’essentiel consiste à enfiler un jean, un long pull et une paire de bottes, se délester du reste. L’essentiel ressemble à la tristesse, à la fermeture, au morne. Mais novembre est en colère et le vent dehors à défaut de chasser des mauvaises pensées m’aère la peau et me réveille. Novembre est en colère et moi aussi. L’”après quoi?” n’est pas tout à fait défini et il n’est pas au programme d’y répondre. Pendant ce temps, que novembre et moi sommes en colère, le monde continue de tourner comme il l’a toujours fait, rendant dispensable ma présence mais pas la sienne. Parce qu’il est impossible de se séparer de novembre, il est tout à fait envisageable de divorcer de moi. Le monde continue de tourner. Et le vent dehors me rappelle que je n’ai pas attaché les volets.

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Sans titre et commentaires fermés

7 novembre 2009 · Laisser un commentaire

Je t’en supplie. Ne deviens pas celle que tu n’as jamais voulu être.

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Lendemain de fête.

1 novembre 2009 · 4 commentaires

J’ai appréhendé cet anniversaire, un peu comme d’habitude. Peur de ne pas parvenir à être moi, ni à être heureuse de les voir et devoir me forcer. Toute la semaine dernière, les crises se sont succédées à une vitesse folle, pour ne pas céder à la panique. J’ai encaissé les coups bas d’un corps lassé et usé, le laissant prendre le contrôle de ce qui m’était devenu incontrôlable, abandonnant la lutte.

Samedi matin est arrivé, avec la promesse de récupérer mon chat en repartant chez moi le soir. Et avec la trouille de ne pas réussir à être heureuse, toujours en fond psychologique. Le RER A que je n’avais pas pris depuis début juillet nous a jetées ma valise et moi sur le quai du terminus, ni fatiguée, ni inquiète, simplement là. Je suis monté côté passager dans la voiture rouge de mon frère et lui ai demandé si ça le dérangeait que je conduise, pour voir si je savais encore. L’embrayage, l’autoradio, les talons hauts et la cigarette à la main, je nous ai ramené, Aaron au maximum et les fenêtres ouvertes. Comme avant quand je prenais les ronds-point à l’envers “pour rire”. Comme avant quand je rentrais éméchée de soirée, sauf que là, il était midi vingt et que je n’avais pas encore bu. Mon frère a parlé de son désir de partir de chez mes parents, pour respirer un peu mieux, un peu plus loin. Je n’ai pu qu’acquiescer.

Arrivés chez eux, je lui ai laissé la voiture à garer. Je ne l’aime pas cette voiture rouge vif, trop lourde, trop rapide, alors six kilomètres entre la gare et la maison ont suffi à ce que je ne puisse éviter trois trottoirs. J’aurais voulu qu’il vienne avec ma voiture à moi, la blanche, pourrie, mais la mienne. Je suis descendue et ai sorti la valise dans laquelle j’avais plié les rideaux pour les laver chez mes parents, mon manteau, et un bouquet de fleurs pour ma mère. J’ai joué la fille sûre d’elle, perchée sur ses talons et enroulée dans une mini-robe, une écharpe négligemment pendue à son cou. J’ai sonné. Et j’ai compris tout de suite que la journée serait différente. J’étais invitée à fêter mon anniversaire. J’étais Invitée tout court, je n’étais plus celle qui secondait ma mère dans des préparatifs sans fin commencés la veille, ni celle qui est chargée d’aller ouvrir la porte. Hier l’Invitée d’honneur c’était moi. Et ça peut paraitre aberrant, mais pas à un seul moment je n’ai eu envie de prendre une autre place que celle-ci. Ils sont venus me voir, ils sont venus pour moi et j’en aurais pleuré. Ceux que j’aime, mon parrain et sa femme, leurs enfants, les meilleurs amis de mes parents et leurs enfants, un autre couple d’amis et leur chien, mon frère et sa copine, des amis de mon frère, une amie de très très longue date avant que nous ne soyons déracinés de la cité HLM mon frère et moi, et d’autres encore. J’ai échangé une coupe de champagne contre mon manteau, attrapé une cigarette dans mon sac à main et avant de l’allumer, j’ai fait le tour des autres invités. Un par un, je les ai embrassés comme jamais je n’avais fait auparavant, j’avais accroché un vrai sourire sur mon visage, celui qui veut dire que je les remerciais d’être venu, simplement d’être là. Avec ma coupe à la main qui s’est vidée presque plus vite qu’elle ne se remplissait, j’ai navigué de petit groupe en petit groupe pour discuter. Pour être moi. Pour la première fois en vingt-cinq ans de vie commune avec la plupart.

Mon père m’a demandé d’aller m’asseoir dans le salon et de ne pas bouger. Il m’a resservi et j’avais déjà la tête qui tournait, j’ai cessé de compter au bout de la deuxième. Un tas de paquets a été déposé à mes pieds et les flashs ont crépité. Peu m’importait d’avoir les joues gonflées qui caractérisent ce visage tant haï, pas grand chose ne comptait en réalité, sauf qu’ils soient tous venus. Mon père s’est levé de sa chaise, ils ont tendu leurs coupes, tous, les enfants leurs verres de coca et mon frère son habituel whisky. Il avait une feuille dans la main. Il l’a tendue à mon père. Celui qui m’a tant manqué. Je me suis laissée faire, alors que je suis systématiquement derrière l’objectif ou la fameuse feuille d’un discours préparé à l’avance. Pour éviter que les regards se braquent sur moi. Là j’ai simplement souris. Ma mère et mon père ont lu chacun à leur tour des anecdotes me concernant, dont je ne me rappelais absolument pas et qui ont fait rire tout le monde. Je me suis levée à mon tour et ai demandé qu’on me resserve avant de parler. Si prolixe lorsqu’il s’agit des autres, je n’ai pu que murmurer des remerciements, sincères et timides. J’ai déballé les cadeaux un par un, avec un plaisir inconnu jusqu’alors, surprise, comblée et surtout émue. Ils sont venus pour moi. Et pour la première fois, j’ai accepté et reçu, remercié et ri. Bu et mangé, joué à Twister, ivre, dans le grand salon si vide quand nous étions 4, au tennis de table dans le jardin. Je crois que s’il n’avait pas fait si froid nous aurions terminé la journée dans la piscine, pleine de feuilles mortes du prunus.

Nous n’avons pas de famille, ni mes parents, ni moi. Mais nous avons des amis qui comptent infiniment plus.

Il a été l’heure de partir, en début de nuit. Nous étions tous restés, autour des deux grandes tables, dans le salon qui a rarement accueilli autant de chaleur humaine, pour partager le repas du soir, les enfants aux pâtes-ketchup et les grands aux restes du midi. J’ai une nouvelle fois remercié ceux qui m’ont vue grandir, souffrir et surtout faire souffrir et qui malgré tout n’ont pas déserté. Mon frère a rassemblé mes affaires dans l’entrée, les cadeaux reçus sans que personne ne se soit trompé, les rideaux propres et encore humides “à étendre et à repasser hein” a glissé ma mère, le panier à accrocher sur mon vélo, qui va soulager mon dos. Et puis dans un sac, il a glissé le reste des croquettes de mon chat. Mon chat. Que je suis allée chercher, impatiente et un peu inquiète aussi. Et nous sommes rentrées. Chez nous.

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Ellipse.

25 octobre 2009 · 2 commentaires

Puisqu’il a fallu ranger l’appartement, les livres, les cahiers, les carnets et les feuilles volantes, au gré des moutons de poussière, des souvenirs sont revenus, de la Clinique parce que j’ai remis la main sur un carnet dont l’existence m’avait échappée. Les questions restent sans réponse, pas toutes. Certaines ont trouvé des explications. Qui font mal, mais qui ont le mérite de faire comprendre, des réactions, un caractère et des silences.

Les questions sont toujours là parce que malgré les réponses, je n’ai pas compris, ni intégré. Parce qu’à leur place, je n’aurais même pas hésité entre ma fille et ma famille, malgré la solitude inhérente à ce type d’histoire familiale, qui découle d’une mesure de justice au sein d’un arbre généalogique. Entre deux protagonistes de la même génération. L’un doit être soutenu et défendu. Je n’ai pas fait partie du bon camp, c’est tout. Mais il y a eu des changements aussi, du bien dans tout ça. Du “oubliez-moi pour me laisser grandir” qui diffère grandement du “oubliez-moi parce que je n’en vaux pas la peine”. Rien n’est réglé au fond, malgré tout, mes yeux essaient de rester ouverts.

De lui je ne parle jamais, parce que je ne sais pas faire. Pas dire. Vers qui le crier sans salir. Alors il faut taire. Et mettre sur des pages.

Jamais on ne peut écrire à satiété. Et jamais on ne se remercie d’écrire autant. Pourtant, là, trois ans après, merci.

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Un grand frère, suite.

20 octobre 2009 · 11 commentaires

Il va encore falloir du temps avant que je comprenne qu’il faut accepter son départ et cesser de le combattre, de le voir sous le versant de la colère, de l’amertume, de la tristesse, de la solitude nouvelle et des non-réponses à mes mails, que je ne peux plus envoyer, ni de rires à la lecture des siens que je ne reçois plus. Son numéro de portable à composer s’il me faut appeler sa mère, pour prendre de ses nouvelles. Parce qu’elle n’a pas de téléphone, elle décrochait au sien depuis longtemps. Qui va répondre si j’appelle demain? Une partie de moi, de façon totalement irrationnelle, espère que ce sera lui. Des réflexes me conditionnent à débuter un mail pour lui dire que je j’espère pouvoir avoir le temps de le voir bientôt, et puis soudain je comprends que ça ne sert pas à grand chose. D’écrire à un absent éternel.

Il faut se faire à l’idée d’un mur qu’on ne peut plus franchir. Il faut se faire une raison. Il ne reviendra pas. J’ai peur qu’il disparaisse totalement de ma mémoire, j’ai peur de l’oublier, de ne plus me souvenir de la façon qu’il avait de reprendre sa respiration au cours d’une conversation au téléphone. Ou que ceux qui ne l’ont pas connu ne saisissent pas ce qu’ils ont perdu. Et tout un tas d’autres choses qu’il ne m’avait pas dites et que j’apprends au compte goutte. Sa passion dont je savais tout ou presque, je voudrais que quelqu’un continue ce qu’il a abattu ces cinq dernières années. Il avait mis sur mes épaules un projet délocalisé à Paris. Mais il n’aura même pas eu le temps de m’en parler. Il avait commencé comme moi l’apprentissage d’une nouvelle langue pour visiter le pays. La même que la mienne, pour des raisons qui divergent. Cette langue dont nous ne connaissions l’un et l’autre que quelques sonorités et que la semaine dernière je voulais arrêter faute de temps. Je ne savais pas encore qu’il avait débuté cet apprentissage. Aujourd’hui le temps ne compte plus et j’ai passé deux heures en sa compagnie, par procuration avec un prof de cette fameuse langue. Puisque je sais, je ne peux plus arrêter. Il répétait tout le temps qu’il avait de la chance. Sur la pochette du billet de train pour le Nord de vendredi, le train qui m’a emmenée vers une des journées qu’on aimerait ne jamais avoir à vivre, il y a écrit “Chanceux à tous les coups”. Il avait toujours les mains gelées et les yeux qui rient.

Je ne ressasse rien, ni ne me morfonds, ni ne me centre sur ce que je peux ressentir. Je ne suis pas de celles qui voient le monde tout en noir. Simplement ici, je peux en parler et en pleurer librement. Le reste du temps, mon visage se fige sur une expression souriante, usée mais souriante. A qui me demande, une réponse laconique de “un peu de mal à dormir c’est tout” convient. Tout ça ne les regarde pas. J’ai enterré un de mes plus chers amis. Et que la douleur cesse. Que la vision de sa mère effondrée et le cri de douleur de son petit frère au cimetière n’aient jamais existé.

Faire le tri, dans les photos, les lettres, les mails, le journal d’appels de mon portable. Il y a dix jours, un peu plus maintenant, sa mère m’avait rassurée. Il était confiant, il l’a toujours été. Et en fait, il est parti. Il n’a rien pu terminer de ce qu’il avait commencé et il nous a laissé en plan, sa mère, ses frères, l’association. Et moi.

Je voudrais cesser de pleurer sa perte puisque j’ai compris depuis le début qu’il ne reviendra pas. Les rideaux fermés, le sommeil un palliatif à la tristesse. Le reste ne compte pas, ne compte plus. Un peu comme dans un mauvais film, au ralenti, demain recommence comme la veille, il faut que je me fasse une raison. Me raisonner. Me secouer, me sortir de cette espèce de torpeur enivrante. Alors je réponds aux condoléances qui arrivent encore dans ma boite mail. Et je regarde d’anciennes vidéos, sans parvenir à en sourire pour le moment. J’ai tellement la trouille de l’oublier.

J’avais promis qu’ici rien ne transparaitrait. Pourtant je n’y suis pas parvenue. Et ce texte ne sera peut-être qu’éphémère, disparaissant un jour prochain, quand j’aurais plus mal. “Parce qu’il est des douleurs qui ne pleurent qu’à l’intérieur”, ces mots n’ont pas leur place ici. Peut-être.

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Et sinon…

20 octobre 2009 · 4 commentaires

Le 13 octobre, avant ce qui a provoqué ma mutation en huitre de Bretagne.

Jamais je n’avais eu envie de détruire la fourmilière à ce point là.. Au point de téléphoner au Commissariat de Police pour savoir si celle qui m’a reçue il y a huit ans travaillait encore chez eux. Il m’a répondu que non, peu de chance, mais de lui dire comment elle s’appelle. Ma mémoire n’avait pas oublié son nom, distinctement je lui ai donné son nom à la femme brune, chez qui je m’étais recroquevillée sur la chaise. Je me souviens comme si c’était d’hier ou d’avant-hier. La cigarette que j’ai demandé à fumer, le cendrier quasi plein qu’elle m’a tendu, son visage crispé qui attendait des réponses aux questions qu’elle me posait. Je me suis souvenu avoir refusé d’être filmée. Et les regrets aujourd’hui encore.

Qui peut comprendre le sens de la démarche? Qui peut savoir à quelle point l’envie d’hurler me monte au coeur dès que j’entends le son de la voix de ma mère? Elle travaille encore là-bas, dans ces bureaux moches, mais elle ne reviendra pas avant le début de l’année prochaine, voire le printemps. CLM, congé longue maladie. J’aurais voulu la revoir, me dire que c’était vrai, comprendre enfin que ça a eu lieu et que les tentatives de se dédoubler pour oublier une partie de ma vie n’ont jamais fonctionné. J’aimerai qu’ils payent pour leur insouciance d’aujourd’hui et leur légèreté d’hier, je suis (r)attachée à ce non-lieu comme un chien à un collier anti-aboiement, de ceux qui envoient des décharges électriques s’il s’éloigne de son maitre. Je suis (r)attachée à un classé sans suite. Sans suite, selon le point de vue duquel on se place, selon des critères purement subjectifs.

Il m’a demandé pourquoi je voulais lui parler à ce lieutenant puisque j’avais eu la chance qu’elle ne soit pas partie de leur service, de leur Brigade des Mineurs. Que je n’ai pas appelé pour rien. Je lui dessiné quelques traits, et il a compris qu’il fallait qu’il soit le flic que j’aurais eu envie de rencontrer ces jours d’il y a longtemps. Il est allé chercher leurs archives d’affaires envoyées au parquet. Y’a presque dix ans, quelqu’un écrivait mes nom et prénoms dans leur listing. A côté des siens surement. Il m’a demandé d’épeler mon nom de famille, celui de mon père donc et mes prénoms. Puis il a prononcé celui de l’autre, m’a donné les dates de transmission du dossier au parquet des mineurs et la référence elle-même, l’année, le numéro de l’affaire, le même que celui de mon acte de naissance. Il a dit que le dossier pouvait être rouvert, si j’écrivais au Parquet. Il n’a jamais été fermé vous savez.

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Théorie du “un jour sur deux”

19 octobre 2009 · 3 commentaires

Finalement, est-ce qu’on s’en remet? Se persuader que oui, ne pas oublier que rien n’est figé et que le temps passe. Un jour sur deux, d’euphorique à plus bas que terre, du “sortez-le de là, il fait trop froid”. Trop de choses me rappellent à lui. Une enseigne que je regardais en riant me brûle maintenant les paupières.

Finalement, se remet-on d’une absence? Personne, pas d’épaule pour pleurer, pas par le manque de, mais par fierté de dire tout va bien, regardez je m’en suis relevée. Alors se mettre devant le miroir pour se consoler soit même. En fait c’est pire.

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Un grand frère

17 octobre 2009 · Laisser un commentaire

Une promesse de ne pas écrire sur lui, de relever la tête sans avoir besoin de le poser sur une trentaine de touches noires, d’un clavier passablement usé. Raté.

Une promesse de ne pas lui en vouloir d’être parti, de ne pas être en colère. Peut-être que ça aurait pu. Mais pas après l’avoir regardé plonger dans ce qu’ils appellent son dernier lit, recouvert de terre. J’ai failli hurler à l’Eglise qu’on le laisse tranquille, ils ne pouvaient pas emporter le cercueil, il fallait lui ouvrir, il n’était pas mort, la folie a rejoint cette irrationalité de penser que peut-être qu’on s’était trompé, qu’il allait toquer au bois verni pour dire que ça allait mieux, qu’il s’était reposé et que maintenant il était prêt à faire le tour du monde. Avec un sourire qui jamais ne me quittera.

Mercredi, six heure du matin, j’ai pris dix ans, quinze. Vingt? J’ai pesé le pour, le contre, j’ai fait chauffer le lait dans le micro-onde, sans le bol de lait, j’ai appelé ma mère, la sienne, j’ai décroché autant de fois que j’ai pu, pour n’en sortir que des larmes et des gémissements à la con. J’ai vaqué misérablement à des occupations pour ne pas me remplir du vide qu’il laisse. Je me suis démenée jusqu’à vendredi, pour ne pas y penser, pour oublier que c’était vrai. Le matin du 2ème jour, je n’ai pas réalisé tout de suite. Trente secondes ont suffit à me le rappeler. Il aurait souri en me disant que regarder plus loin. Moi je me suis effondrée aussi lamentablement que j’ai pu. Il aurait dit que “ce n’est pas grave” et qu’on se retrouverait bien un jour ou l’autre. J’ai pensé à sa mère et ses frères, à ses neveux et à ses belles-soeurs.

Pendant une demi-heure, j’ai hésité à aller lui dire au revoir, adieu, à bientôt, à tout jamais. Et puis je suis allée sur le site de la SNCF pour réserver un aller-retour pour vendredi, vers le grand froid. Rien ne comptait, il fallait que j’y sois. Parce que je ne suis pas allée à l’hôpital pour cause de grippe, parce que j’ai eu la flemme de venir le faire rire comme avant depuis un an et demi alors qu’un aller-retour, ce n’est rien. Parce que putain, il me manque, y’a un trou énorme. C’est fou comme la présence compte peu, alors que l’absence ronge et déboussole. Sa mère, ses frères se sont effondrés, A côté d’eux à l’église, dans le cimetière, je ne suis pas parvenue à les soutenir, je voulais que le prêtre se taise, qu’il cesse d’être là, je voulais que tout le monde s’en aille. Je voulais pas qu’il dorme tout seul, alors quand ils ont plongé son corps sous terre, j’ai attrapé deux pétales de rose rouge, j’ai glissé une main dans mon sac à travers un rideau de larmes et lui ai envoyé la lettre. Dans l’enveloppe, j’y avais glissé une étoile fluorescente, chargée de lumière, pour qu’il en ai à disposition. Mais je sais qu’il est tout seul.

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Tu sais que.

9 octobre 2009 · 5 commentaires

Tu vois je peux plus dormir dans mon lit, j’arrive pas. Les draps sont propres, pliés sur le matelas qui prend la poussière et bouffe de l’acarien. Et moi je suis emmitouflée dans deux pulls, un collant, un bas de survêtement dont la forme est indéterminée puisque son âge est presque canonique. Dormir ne fonctionne plus. Comme un arrêt programmé du sommeil à partir de cinq heures et une main de minutes. Les yeux encore à demi-fermés, le corps tout raide, un peu mort de sa nuit courte, et le cerveau qui se met déjà en mode automatique, en mode ouverture des vannes. Le même qui s’émeut devant les informations de la troisième chaine et qui ordonne aux yeux, les miens, de se gorger d’eau. Le même encore qui refuse, accuse et s’écrie que jamais il ne faut lâcher mais qui pourtant me somme de faire le tour des boulangeries pour acheter du pain. Tout un tas de pains différents. Je n’ai pas encore épuisé toutes celles du quartier et quand bien même, j’en aurais rien à foutre à vrai dire. Paris regorge de magasins d’alimentation. Remplir un frigidaire de boissons ne comblera pas ce vide interne, qui se creuse de temps en temps, ce trou, dont une bestiole indéfinie n’a de cesse de gratter les parois pour gagner du terrain. C’est Maman le nœud du problème, entre autres. Non pas que je n’ai pas de bonnes relations avec ma mère, simplement un besoin d’elle en ce moment, sans qu’elle ne possède les cartes pour comprendre quoi que ce soit. Que sait-elle de mes nuits à fixer un plafond, ou à compter une à une les rayures du parquet? Que sait-elle des larmes versées devant un tas de lambdas dans le bus ou dans la rue? Et celles de rage des filles comme moi que Lola Lafon “serre dans ses bras, toutes celles qui se taisent, emmurées dans leur nuit, leur corps comme un champ de bataille. A toutes celles qui ont 13 ans, qui ont eu 13 ans…”? Pour toutes celles dont la vie s’est figée sur un décompte?

D’ailleurs Maman, tiens, t’en penses quoi du battage médiatique autour de Polanski poursuivi 30 ans après? Et des polémiques autour de Mitterrand? Et de moi Maman, t’en penses quoi? Tu dirais quoi si tu étais avec moi quand on m’a juste dit “sale pute” alors que j’allais traverser la rue? Tu dirais, “oublie ma fille, ça passera avec le temps”? Mais ça passe pas Maman, c’est comme coincé là au milieu de tout un merdier de vie en construction, je suis en chantier. Et aux regards insistants des deux quarantenaires au feu rouge quand je posais le pied à terre pour ne pas tomber de vélo? Tu leur dirais quelque chose Maman ou tu dirais que j’étais “consentante et que ce n’était après tout que des jeux de gamins” Maman? Tu ne sais pas trancher pour une paire de bottines, je n’attendais qu’un “oui prends les” ou “non elles sont affreuses”. Au lieu de ça, tu as répondu qu’”elles étaient bien mais que”. Alors trancher entre la vérité de ta fille et celle d’une famille… Je suis une ravagée qui fait semblant. Enfilant des apparats de femme pour tenter de séduire le miroir d’un reflet tant haï. Je veux des genoux douloureux et noueux, un fossé entre des cuisses maigrissimes, je veux des joues creuses à s’y perdre et un regard vidé de sens et d’émotions, des doigts sans fin, j’apologise ma propre mort. Juste une disparation éphémère de quelques mois pour renaitre un peu plus neuve, un peu plus blanche, un peu moins abimée, un peu moins coupable, un peu plus quelqu’un de bien. Je voudrais qu’on ne pense pas de moi que ce n’était rien que des jeux d’enfants. Que je cesse de me rappeler que j’ai eu peur de me battre par lâcheté, que j’ai téléphoné à ma tante le soir du mardi, le soir du lendemain de la première audition, en pleurant pour lui dire que “non je n’étais pas consentante” et qu’elle n’a rien pu faire pour moi. Que j’oublie ce regard qui ne m’a jamais quitté en réalité, en filigrane d’un quotidien qui se veut beau et lisse, ce regard ni menaçant ni gentil, non juste ce regard dont la couleur sombre est imprégnée dans mes pupilles. Ce regard qui m’horrifierais de croiser un jour. J’aimerai qu’il soit éteint. Mais le seul moyen à ma portée est d’éteindre le mien pour fermer la boite de glauques images. Il est vingt-et-une heure et je voudrais cesser de penser que jamais je n’ai été aussi seule que depuis que j’ai eu 13 ans.

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Sous forme de bilan

6 octobre 2009 · 3 commentaires

Finalement, mes deux doigts sont restés au fond des poches, accrochés solidement à des bonbons qui ont fait tenir ce corps haï les trois premiers jours. Les deux suivants tiennent de l’ordre du chaos de Gargantua face à un buffet.

Le plus malheureux dans cette histoire réside dans cette faculté à essayer de se gérer à table, au restaurant tous les soirs, faire face aux remarques, aux questions diverses mais non variées, aux regards insistants et aux autres compatissants. Aux regards extérieurs rendus obligatoires par le caractère “24 heures sur 24 – (dix minutes de douche + 5 heures de sommeil)”, façon Loft Story.

Enfermés à une vingtaine dans un hôtel, raccordés à la vie réelle par le wi-fi d’un 3 étoiles, sans avoir le temps de consulter un quelconque site d’informations, à passer de malheureux coups de téléphone pour décrocher un moment privilégié avec notre correspondant “qui est déjà en ligne et qui est averti de votre appel par un signal sonore ne quittez pas s’il vous plait”. Aucune possibilité de respirer. Supporter la présence des autres, sourire même quand les larmes sont aux bords des yeux à la vision d’un plat de spaghettis que tout le monde ou presque semble trouver alléchant, rire alors que l’envie même de taper du poing sur la table se fait sentir. Envie d’hurler que la socialisation ne devrait pas se faire uniquement sur le partage d’un repas mais peut également avoir lieu sur une pelouse au soleil à parler sans plus pouvoir s’arrêter.

Alors mes deux doigts sont restés au fond de mes poches pleines de bonbons. Ce n’était qu’un mauvais moment à passer. Et une expérience oh combien formidable, une expérience humaine qu’on ne peut reléguer au simple fait d’avoir été obligée de manger trois fois par jour devant eux. Une expérience riche en fous-rire de fatigue, où l’on a pas compté les heures à chercher et rechercher ce que nous cherchions sans savoir réellement ce que nous cherchions. Alors a posteriori, malgré une colère et une peur enfouies, pour rien ou peu je ne regrette cette semaine. Ces cinq jours qui m’ont autant appris sur moi que sur les autres. Qui m’ont montré que je ne savais pas m’imposer, que je n’étais qu’effacée parce que pas sûre de moi, que je fuyais toute situation conflictuelle en occultant toute capacité d’expression. Aussi que je savais être appréciée pour ce que je savais être, mais pas pour qui j’étais vraiment. J’ai appris sur moi en accéléré et la digestion se fait rude. Du bien et du moins bien, mais du quelque chose.

Finalement, mes deux doigts sont restés au fond des poches.

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