Qu’est-ce qui fait qu’un enfant est calin? calme? intenable? Qu’est ce qui fait qu’un enfant qui devient adulte finisse par détester ses parents autant qu’il les aime? A partir de quand tout ce fragile équilibre commence à tanguer dangereusement?
Pourquoi un enfant se transforme en un méchant truc qu’on a envie de baffer? Jusqu’à quel point l’éducation et l’amour reçu ou pas façonnent-ils un futur adulte mutique, handicapé du geste d’affection? Comment peut-on dire d’un gamin « qu’il n’est pas tendre et n’aime pas le contact »? Et lorsque l’adulte parent catégorise son enfant comme « pas calin », pourquoi l’enfant ne s’y conformerai pas? Après tout Maman a la parole divine…
La Reine des questions idiotes reprend la route et cherche à comprendre. Deux jours de vacances, un moment passé avec une princesse qui refuse de grandir et 24 heures de lectures et de films plus tard, j’en arrive à certaines interrogations. « Veronika décide de mourir » de Coelho, « Windows of the world » de Beigbeder, « j’ai tué ma mère » le film de Dolan, « Une mauvaise vie » de Miterrand. J’y ai trouvé des questions, aucune réponse. Non pas que j’en souffre, juste qu’elles me titillent et qu’elles me ramènent à la mienne de mère, à celle de la princesse que je garde, à ses parents qui l’aiment mais qui sont en train de construire une enfant bancale, une enfant qui ne parle aux autres que si elle a la possibilité de s’observer, de s’écouter, qui reste bloquée à 3 ans, 4 ans les bons jours quand nous sommes dans la rue. Veronika a ce courage que je n’ai pas eu, mourir pour mieux vivre et enfin comprendre. L’asile, l’isolement et puis la découverte. J’ai tué ma mère aussi. Comment ne pas se retrouver dans cet adolescent perturbée par la névrose de sa mère. Ma mère est une dépressive qui ne se l’est jamais avoué et qui ne le fera sans doute pas. Elle manipule tant qu’elle le peut, elle ne comprend pas le sens des mots qu’elle emploie. Hubert dans le film aime sa mère comme un dingue, il veut déménager, pour que leur relation soit moins malsaine, moins exclusive, il étouffe, elle est dépressive. Un soir qu’il lui annonce qu’il a trouvé l’appartement de ses rêves, il lui confie son projet, il attend d’elle qu’elle le soutienne, qu’elle l’encourage, qu’elle sache l’aimer. Mais sa mère est trop préoccupée par la télévision du salon. Alors elle acquiesce. Hubert est confiant, la tête pleine de rêves, de projets. Il sait, il a compris qu’il doit quitter sa mère ou bien il meurt. Il visite l’appartement et le soir suivant il raconte la visite à sa mère. Qui le toise. Qui lui coupe les ailes. A 17 ans, on est pas capable d’avoir un appartement. Et il revient à la réalité : sa mère lui a brisé les deux jambes alors qu’il prenait son élan pour devenir quelqu’un. Ma mère n’a eu de cesse de me briser les jambes, sans le vouloir, sans l’avouer ouvertement. Pour des petits riens comme des grandes choses. Certains penseront que j’exagère. Mais en réalité, je m’en contrefous. Ma mère est aimante, ma mère est mante religieuse. A quoi bon faire rêver les enfants pour les mettre à terre ensuite ? Tout ça aurait pu aller très loin, fort heureusement je me suis arrêtée, à l’époque, à temps.
Je n’ai jamais été câline selon ma mère. Je n’ai jamais été proche d’elle. Nous avons raté une rencontre, la notre, peut-être la plus importante au cours d’une vie, celle qu’il ne faut pas manquer sous peine de se chercher à vie. « Ton frère, oui, il venait de lui-même, je pouvais pas le détacher de moi ». Mais un bébé peut-il se blottir dans les bras de sa mère comme un enfant pourrait le faire. Est-ce qu’à 6 mois on peut rejeter sa mère ? Je ne peux pas m’imaginer la repousser. Un bébé reçoit ce que sa mère lui donne. Voyons le problème dans l’autre sens : une mère peut-elle provoquer chez son bébé un comportement distant ? Cette vision des choses me séduit plus. Non pas parce que ça me déculpabilise mais parce que cette logique parait plus plausible que le bébé qui repousse sa mère. Nous avons raté une étape et à chaque lien que je tisse avec un enfant, je ne peux plus m’empêcher de souffrir quand il en souffre. Les abandons involontaires d’enfants, la responsabilisation qu’on peut leur faire porter me fout la nausée. La princesse perturbée ne me tend jamais sa main d’office. Quand je lui demande si elle veut tenir ma main, elle la prend. Et ne la lâche pas, même si nous avons terminé de traverser. Sa mère me dit qu’elle n’est pas une petite fille câline. Pourquoi elle s’accroche à mon bras comme si elle allait s’envoler? Cette petite troublée me trouble à mon tour. C’est une enfant difficile, de celle dont on peut avoir honte en marchant sur le trottoir. De celle qui hurle et s’assoie par terre pour obtenir gain de cause. Mais j’avoue que je suis usée. Tant par son caractère que ce à quoi elle me renvoie. A ma mère et ses certitudes.
Nous avons tué notre relation. Elle la première et moi ensuite. Je ne sais pas si c’est trop tard, si j’ai perdu ma mère ou pas. On ne rattrape pas la main de sa mère, même si on court après en permanence. Ses bras m’ont manqué, sa tendresse aussi. Il me manque une partie de moi, et ça pique les yeux. Quelques temps après le 2ème déménagement, elle est rentrée un soir. Je lui ai ouvert la porte et juste je lui ai dit « je t’aime ». ça m’avait coûté énormément, c’était difficile pour une mutique, une solitaire silencieuse comme je pouvais l’être à la maison. Elle n’avait rien répondu, elle avait enlevé ses chaussures et m’avait dit « ton frère est là ? ». J’attend le moment où quand je rappellerai pour m’excuser après lui avoir raccroché au nez, elle me dise simplement « Je t’aime ».
Je crois que je ne suis pas capable de m’occuper d’enfants, ni d’en avoir. Pas par peur de me tromper. Par peur de trop comprendre ce qui se trame derrière leur caractère. J’ai refait un noeud au fil qui me séparait de mes cousines, des petites. Une de chaque côté, du même âge, presque 12 ans de moins que moi mais qu’importe. J’aime les regarder devenir des petites femmes que je n’ai pu être à leur âge. J’aime leur émotivité, leurs cris et leurs rires, leurs sourires et leurs disputes. De voir que leurs mères respectives ont su les aimer. Et je suis fière d’elles quatre.